tchin-tchine au fil des jours : jeux chinois, articles, conseils de lecture...

Amours


Nuits de Chine, nuits câlines...

A l'instar de la plupart de mes camarades d'expatriation je suis tombé amoureux d'une charmante petite autochtone, fraîchement arrivée a Pékin, et qui me le rend bien. La mienne, pour faire original, n’est pas encore trentenaire ; elle répond au doux nom de Zhang Qing – ou April, c’est plus facile – et fait preuve d’une douceur incomparable pour une Dong Bei, les tigresses du Nord étant plus couramment réputées pour leur caractère félin et acariâtre et les mauvais traitements récurrents qu'elles infligent aux garçons, lesquels pourtant leur font pieusement la cour, belles qu'elles sont comme des princesses des neiges sibériennes. Ses parents, comme tous les jeunes intellectuels de leur époque – ô les malheureux, ils avaient fait un semblant d’études- , ont été envoyés à la campagne apprendre un peu le socialisme durant les années noires de la Révolution Culturelle. Ce qui ne les empêche pas aujourd’hui de vendre, dans leur petite ville de Yingkou, à quelques pas de la frontière nord-coréenne, le meilleur lait de soja frais au nord du puissant Yangzi (lequel sépare tout de même la Chine en deux sous-continents aussi distincts l'un de l'autre que le Danemark de l'Espagne).

Quarante ans plus tard, leur fille se dévergonde avec moi, qui reste interdit de séjour dans la demeure familiale. Heureusement, le conservatisme a ses points faibles - comme les enfants qui s'en vont vivre à la capitale - et je me retrouve à cohabiter à mi-temps avec une Philippine et une propriétaire chinoise qui dort dans le salon afin de surveiller les allées et venues des garçons. De proscrit au départ, je me suis hissé au rang de toléré en l'amadouant avec des pastèques et du vin rouge, puis à celui désormais de modèle, ladite propriétaire courant à présent les clubs et découchant un soir sur deux au profit d’Espagnols ou Américains plus sinisants que moi - qui n’en demandait pas tant afin de pouvoir rester en paix avec ma douce. Et ne plus rien voir de Pékin.

Rajoutons pour clore sur le sujet que faire l'amour en chinois se dit Jouer au jeu des nuages et de la pluie, ou encore Eprouver la joie du poisson dans l'eau.

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Beijing

Ah, Pékin, quand même... Le vaste chantier !
On l'a dit dans tous les journaux, sur tous les postes de télévision, et pour une fois on ne nous mentait pas : jamais peut-être dans sa longue histoire, l’homme n’a eu l’occasion d’observer un aussi rapide, un aussi intense, un aussi exubérant bouleversement. La ville palpite jour et nuit, de sa frénésie immobilière et de la clanification fulgurante de sa société. Un endroit, deux mondes qui cohabitent, deux ou mille, c'est selon. Cosmopolite mais xénophobe, dynamique mais perpétuellement embouteillée, sur ses avenues et dans la plus infime démarche administrative, visionnaire et ringarde, verte et grise tout d'un bloc, la capitale chinoise cultive le sens de la diversité et du microcosme indépendant, chacun agissant en fin de compte pour lui-même, ici dans le temple proclamé de l'idéologie communiste. Les expats se foutent des Chinois ; les automobilistes, toujours plus nombreux, se foutent des piétons ; les nouveaux patrons se foutent des réparateurs de vélo et des vendeurs d’oranges ; les vieux, restant assis comme à Cuba sur bancs de pierre et fauteuils défoncés entreposés à même la rue, se foutent des jeunes et les jeunes, eux, se foutent tout simplement de tout : de leur apparence, de ce qu’ils bouffent, de leurs parents, de la politique en premier lieu. Ils sont punks, hip-hop, basketteurs, néo-conservateurs pour le plaisir, guitaristes aux cheveux longs, acharnés de jeux en réseau dans l'un quelconque des immenses cybercafés souterrains qui rassemblent, de jour comme de nuit, deux à trois cents accros. Et, comble de l’individualisme, ici même les chiens se foutent des chats et vice-versa !


Ainsi va la vie à Pékin : tandis que, pour éviter des poursuites judiciaires à leurs employeurs (par décret gouvernemental, l'extérieur de tous les bâtiments en construction doit être achevé au plus tard en décembre 2007 afin de donner une image moderne de la ville lors des Jeux Olympiques), employeurs qui pourtant les exploitent en leur faisant miroiter un salaire déjà faible qui bien souvent en fin de chantier ne tombe même pas, les contraignant à rentrer au village les mains vides - les ouvriers du bâtiment s’acharnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre à souder, cimenter, polir une nouvelle tour surgie du néant en quelques mois et dont ne voit encore qu’une silhouette grise et noire hurlant et crachant dans la nuit des flammes fantasmagoriques ; tandis aussi que les familles, du grand-père au nouveau petit roi encravaté et engrossé, terminent leurs nouilles de blé à la sauce saté devant l'un des sept ou huit romans télévisés de kung-fu moyen-âgeux et pathétique proposés chaque soir sur les ondes ; tout un petit monde grandi de standards occidentaux, expatriés européens et jeunes élites chinoises ayant fait leurs études en Amérique et parfaitement bilingues, se retrouvent dans les pubs et les boites de Sanlitun ou de Huhai et se trémoussent en fumant des Marlboro au son de la techno et du rap US, qui dans la journée envahissent centres commerciaux, métros et salles de jeux. Beijing est bien une ville moderne, une nouvelle perle de l’Orient, bouseuse mais travailleuse, sur laquelle le monde compte et qui demeure pleine de contrastes non pas anachroniques mais sociaux.

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Campagne

Et pourtant Pékin est une plaine.


Pékin l'immense, la plus grande ville de Chine, d’Asie, du monde, Pékin et ses 15 millions d’habitants, sa division administrative couvrant une surface équivalente à celle de la Belgique, Pékin est une plaine. Bâtie dès le départ sur une structure topographique du même nom, la ville a profité des étendues sans fin qui s’offraient à son appétit pour se développer en exclusivité à l’horizontale, aucune construction humaine n’étant autorisée à compter plus d'étages qu'il n'en fallait pour protéger l'intimité de la cour - négociations ou amours secrètes - a l'abri des hauts murs rouges de la Cité Interdite. Les rues par conséquent sont longues et larges et les gratte-ciels qui désormais se multiplient – le Fils du Ciel à l’honneur bafoué se retournerait dans sa tombe – sont impuissants à arrêter les appels d’air massifs qui s'engouffrent, après avoir parcouru à bride abattue les centaines de kilomètres qui séparent la vaste et froide Sibérie de la Capitale du Nord (Bei Jing), pour plonger cette dernière dans un état venteux quasi permanent. L’air est donc glacial en hiver, empoussiéré au printemps – la variante saisonnière du sibérien étant le vent d’ouest qui apporte les sables rouges du Désert de Gobi. L’avenue qui longe la place Tian An Men, sous les yeux de l’immuable Timonier Mao, est une formidable douze voies que l’on se fait un devoir d'arpenter à vélo. Cet ode à l’espace, harmonieux et puissant, fait le bonheur des pies et des corneilles qui voltigent, à mesure que claquent les drapeaux rouges du Parti, dans un ciel souvent brumeux mais qui parfois laisse apparaître de sombres montagnes au loin ou qui transporte avec lui un léger parfum de plantes forestières, sucré et ombragé.


La campagne à Pékin, c’est aussi et surtout cet exode chaque jour plus visible de fermiers qui s'en viennent vendre leur maigre production à la ville - rappelons ici que l'une des premières réformes de Deng Xiaoping, dès les années 1970, consista à accorder un semblant de propriété du sol aux paysans jusqu'alors collectivisés de force, en leur autorisant à vendre sur un marché libre leur surplus agricole ; on notera pour l'anecdote que ça n’a pas l’air, trente ans plus tard, de les avoir rendus ni plus heureux ni plus dégourdis. Ils n'en viennent pas moins délivrer leurs cargaisons de da xi gua, sortes d'excroissances démesurées et d’autant plus rafraîchissantes de pastèques en provenance du Xinjiang, épousant la forme d’un ballon de basket et pesant chacune dans les quatre kilos. Un chargement entier de ces engins vaut son poids, et l'agriculteur aux mains calleuses, chaussé de son indétrônable petit soulier noir en toile - le plus grand monopole de l'histoire de l'industrie – et coiffé d’un béret bien rustique, n’a d’autre choix que de traverser tout Pékin dans une carriole vieillotte de bois grinçant, tiré par un de ces magnifiques petits chevaux d’Asie septentrionale, marron foncé virant au noir ; ou plutôt un mulet, à mi-chemin entre la placide fidélité et le regard compatissant de l'âne et la force tranquille, imperturbable, du gros cheval de trait berrichon. Parfois, lorsque la journée a été bonne ou que le paysan est pressé de rentrer au village, on les voit galoper, ces petits poneys, têtus, courageux, insouciants du vacarme des taxis et des bus qui les assaillent de toutes parts sur l'un des six périphériques (le dernier anneau a une portée totale de 120 kilomètres !) qui entourent la toile gigantesque de Pékin.

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Dashanzi, l'art en mouvement

Par Pablo Tullio

Au commencement était l'usine. Aujourd'hui, de fait, il y a toujours l'usine, et c'est bien ça qui fait son charme.

Peu de temps après l'avènement de la République, les autorités chinoises, soucieuses de développer une industrie militaire de haute technologie, invitent une flopée de techniciens et architectes Est-Allemands réputés pour leur style concis, au service du fonctionnel, qui érigèrent en moins de trois ans, dans la banlieue nord-est de Pékin, un vaste complexe d'usines et de logements ouvriers répartis sur par moins de 640 000 mètres carrés.

La Joint Factory 718 de Dashanzi était née ; elle allait rendre de bons et loyaux services jusqu'à la crise du gouvernement et le début des désengagements de l'État dans les entreprises peu rentables. Sans ouvriers, sans repreneur surtout, le complexe industriel tombe en friche et les prix à la revente volent au ras des pâquerettes : on peut acquérir en 2001 du terrain pour 8 centimes d'euro par jour au m².
L'occasion est trop belle pour les artistes brimés et ostracisés du cœur de la capitale, qui en quelques années viennent tous s'installer dans cette réplique pékinoise d'un Greenwich Village... pas vraiment green !

Car aujourd'hui, à Dashanzi, on peut trouver pêle-mêle, dans un élan de déconstruction absurdement harmonieux : des pans de bâtiments d'usine encore en activité ; des galeries d'art contemporains, peinture abstraite et sculpture du grotesque ; des volutes de fumée âcre et inquiétante s'échappant des tuyaux en crachant toute leur rouille ; des cafés très branchouilles diffusant du Django et équipés de connexions Internet sans fil ; des ouvriers, manutentionnaires et balayeurs en tout genre qui continuent de fixer d'un oeil mort les passants sans bien comprendre ce qui les attire ici - l'Art ; des chats sauvages et des chiens haineux ; des décharges encombrées d'outillerie obsolète, de morceaux de ferraille rougie et de bouteilles de soda ; des murs de brique ocre, si chinoisement ouvrière, recouverts de tags anarchiques.
C'est ça qui est extraordinaire : la confusion qui y règne et la sensation frustrante de ne jamais vraiment savoir si ce que l'on y voit relève ou non de l'art. Qu'est-ce qui a délibérément été posé ou créé ici, et qu'est-ce qui n'est qu'un reliquat de l'âge d'or évanoui des hauts-fourneaux communistes ? Que faut-il prendre au premier degré ? Les artistes eux-mêmes dans les galeries ne jouent-ils pas d'une mise en valeur subtile de ces archaïsmes industriels au parfum si désuet ? Car après tout, prenez ma Renault 9 avec une pelloche en sépia, elle deviendra oeuvre d'art. Récupération et création s'entremêlent, parfois avec une facilite déplorable, parfois aussi avec un grand bonheur.

Parmi les principaux thèmes de prédilection des jeunes artistes de Dashanzi - ou vers où vogue l'art contemporain en Chine -, on va trouver, récurrents, jusqu'à l'abrutissement : la frénésie de construction qui s'est emparée du pays, avec ses deux avatars, la destruction sans scrupule de l'ancien et l’empilement anarchique du pseudo-neuf ; la mise en abyme du passé par le présent, sous forme de vaste introspection de la culture chinoise pénétrée d'occidentalité, jusqu'aux contrastes les plus extrêmes ; enfin et surtout, lancinante et pesante comme un gros sanglot coincé dans une gorge trop serrée, la Révolution Culturelle.

La « Rev’ Cul’ » : c'est comme un rite d'initiation. Tout artiste chinois, quel que soit son domaine, ressent comme l'impérieux besoin de lui aussi en parler, de soulager ses proches en même temps que son âme. Trente ans plus tard - à peine - c'est toute une génération qui cherche à réaliser sa catharsis par la gouache et l'objectif, sans qu'on ait jamais vraiment l'impression qu'ils parviennent à trouver les mots ou les images adéquats. La cicatrice est encore pleine de pus, elle mettra des années avant de se refermer.

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Itinéraire en terres d'islam de Chine (6/6)

Episode 6 : Bonnets blancs contre bonnets jaunes
Par Philippe Rochot, reporter

A mesure que je descends vers le sud et que je me rapproche de la frontière du Qinghaï et du Sichuan, la présence de la minorité musulmane Hui se fait plus rare. On entre carrément en territoire tibétain. J'ai voulu revenir dans cette région de Xiahe, deuxième lieu de pèlerinage pour les Tibétains, car il s'y dégage une paix et une vie spirituelle qui font du bien au cœur. Je voulais aussi observer le comportement des musulmans dans ces lieux où ils sont minoritaires. Car ici ils ne représentent que 10% de la population. Ils sont aussi minoritaires que les Tibétains à Lingxia et cela se voit. Ils sont plutôt sur la défensive: c'est bonnets blancs contre bonnets jaunes... Ils ne s'intéressent pas au bouddhisme tibétain et vivent surtout entre eux.


Quand on parcourt la ville de Xiahe du nord au sud, on traverse d'abord le quartier Han, avec ses quelques hôtels et ses commerces, puis le quartier Hui avec ses restaurants et enfin, après le monastère de Labuleng qui fait la haute réputation de la cité, on pénètre dans le quartier tibétain, plus arriéré, moins développé. Les moines tibétains en robe pourpre, les nomades en costume de fourrure avec leurs longues manches pendantes et leurs motifs géométriques colorés, côtoient ainsi les musulmans Huis.

Bonnets blancs et bonnets jaunes se croisent sans se poser de questions.

Mais quand un pèlerin tibétain au bout d'un voyage de plusieurs mois au cours duquel il n'a progressé qu'en se prosternant, arrive à Xiahe, les comportements sont clairs. Les Tibétains s'arrêtent et donnent même quelque argent à l'homme couvert de poussière, portant cuissardes et gants de protection, afin de saluer la performance et l'acte de sacrifice. Les Huis regardent la scène avec de l'indifférence et souvent du mépris. Comment peut-on s'abaisser à se traîner par terre pour gagner un lieu saint ? Notre Prophète, disent-ils, n'aurait pas accepté.

On compte une seule mosquée à Xiahe mais les Huis en sont fiers. C'est le rendez-vous pour tous les bavardages et les musulmans ne s'en privent pas. Ils s'étonnent de voir les Tibétains acheter des poêles pour l'hiver et les transporter sur leurs dos. Ils les jugent arriérés. De toute façon, les Tibétains de passage ici sont souvent des nomades, de pauvres bougres qui parlent rarement le chinois, alors le dialogue est difficile. Seuls les habitants tibétains de Xiahe peuvent faire le trait d'union, mais les deux communautés n'ont pas une envie folle de communiquer.

Je souhaite voir où s'arrête la présence des musulmans Huis quand on monte vers les hautes-montagnes du nord du Sichuan. A 4 heures de bus se trouve le village de Langmusi, un microcosme puisque ce petit bourg perché à 3200 mètres d'altitude compte 2000 habitants, avec autant de Hans que de Huis et de Tibétains. Le bus serpente à travers les grasslands mais l'herbe n'est déjà plus verte; elle est devenue jaune. Les milliers de yacks dans ces étendues immenses semblent pourtant y trouver leur compte. Parfois un gardien de troupeaux avec son redoutable chien, le mastiff tibétain apparaît au bord de la route mais le bétail semble souvent livré à lui-même.

J'arrive juste à l'heure de la prière du vendredi. La mosquée a été récemment repeinte mais je ne crois guère à la parole des croyants sur place qui me disent qu'elle a cent ans. De toute façon elle a subi elle aussi les ravages de la révolution culturelle. Le minaret de tuiles vertes et rouges, finement ciselé, est élancé mais la mosquée ne parvient pas à dominer les temples bouddhistes qui l'entourent. Un chemin de pèlerinage pour les Tibétains passe juste derrière l'édifice; on peut aussi croiser des Huis coiffés de la calotte blanche et des Tibétains au visage creusé et buriné, sans que cela ne crée de tension entre les deux communautés.

Je suis reçu chez la famille Zheng dont les ancêtres sont venus s'installer là il y a plus d'une siècle. A 65 ans le chef de famille a épousé une femme Hui qui doit avoir 35 ans de moins mais lui a donné deux garçons de 7 et 5 ans. L'homme vit de quelques cultures et de l'élevage d'une vingtaine de moutons. Il ne se plaint pas des conditions d'existence. La télé est là, qui diffuse en permanence des shows et c'est le meuble principal de la maison.

 

Monsieur Zheng nous dit pourtant qu'il n'est pas à l'aise ici dans cet environnement et qu'il voudrait bien s'installer plus bas, dans une ville mais qu'il a trop d'attaches ici: son épouse surtout, dont le frère tient une boulangerie dans le centre du village. Je ne compte guère qu'une vingtaine de fidèles à la mosquée avec une moyenne d'âge de 50 ans. Ils m'affirment que le village compte un millier de Huis mais j'en doute. Je suis persuadé que les Tibétains sont majoritaires, surtout si l'on compte les 400 moines qui vivent alentour, dans ces temples aux couleurs clinquantes, repeints de noir, de jaune et de safran et dont les toitures en métal aveuglent le visiteur. Face aux Tibétains, les Huis dont les ancêtres s'étaient repliés là du temps des persécutions.



 L'aîné des garçons Zheng fréquente l'école de Langmusi. Elle compte 450 élèves car les enfants viennent de toute la région alentour. L'entrée, repeinte de couleurs vives ressemble à un temple bouddhiste, mais à l'intérieur on rencontre aussi bien des Huis que des Hans ou des Tibétains. Les parents des enfants Huis estiment qu'ils représentent la communauté qui a la plus grande soif de savoir, mais le sacrifice imposé par l'éducation d'un petit Hui n'est sans doute pas le même que pour un fils de nomade tibétain, partagé entre la vie des troupeaux et le besoin d'apprendre à tout prix pour sortir de sa condition.

La maison de famille est bien tenue. Je retrouve chez les musulmans chinois ce souci d'hygiène, de propreté et d'ordre qui n'existe guère chez les Hans ou les Tibétains. On pourrait s'étonner de voir un énorme chien tibétain devant le portail d'entrée, puisque chez les musulmans, arabes ou chinois, cet animal est considéré comme impur. Mais il n'est là que pour la sécurité de la famille: une sécurité garantie puisque le chef de famille est obligé de me tenir par le bras quand on passe à côté du chien, afin de lui signifier que je fais partie des amis de la famille. La différence entre les Hans, les Huis et les Tibétains ne se manifeste pas au niveau du chien mais au niveau des porcs. On les voit, noirs et gras se promener en toute liberté dans le village de Langmusi. Et là les Huis musulmans sont intransigeants. Tout contact avec un porc est considéré comme impur. Or les patrons des restaurants Hans ne se privent pas de laisser leur bête manger les ordures autour des restaurants musulmans, où l'on ne sert que de la viande de boeuf ou de mouton.. Les rixes sont donc fréquentes et les provocations des deux côtés animent la vie du village. Un restaurant tenu par une famille Han a même jugé utile d'afficher en grand, sur un panneau coloré:"ici on mange du porc !" Une concurrence que les Huis jugent déloyale mais qui n'émeut pas le chef du village.

Il a neigé sur les sommets; on voit les oiseaux de proie tourner autour des rochers surplombant les gorges à l'entrée desquelles est bâti le village. La cohabitation dans la mort n'est pas la même chez les populations qui vivent ici. Les Tibétains dépècent les corps et les livrent aux vautours lors de macabres funérailles célestes. Les Hans et les Huis les enterrent et disposent quelques pierres sur le monticule formé par la tombe ; mais très peu de musulmans chinois réalisent le rêve de tout fidèle du Prophète: mourir à la Mecque en pèlerinage et pouvoir être enterré dans la ville sainte.

 

(c) Textes et photos : Philippe Rochot 2006.
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Itinéraire en terres d'islam de Chine

Episode 6 : Bonnets blancs contre bonnets jaunes 

A mesure que je descends vers le sud et que je me rapproche de la frontière du Qinghaï et du Sichuan, la présence de la minorité musulmane Hui se fait plus rare. On entre carrément en territoire tibétain. J'ai voulu revenir dans cette région de Xiahe, deuxième lieu de pèlerinage pour les Tibétains, car il s'y dégage une paix et une vie spirituelle qui font du bien au cœur. Je voulais aussi observer le comportement des musulmans dans ces lieux où ils sont minoritaires. Car ici ils ne représentent que 10% de la population. Ils sont aussi minoritaires que les Tibétains à Lingxia et cela se voit. Ils sont plutôt sur la défensive: c'est bonnets blancs contre bonnets jaunes... Ils ne s'intéressent pas au bouddhisme tibétain et vivent surtout entre eux.


Quand on parcourt la ville de Xiahe du nord au sud, on traverse d'abord le quartier Han, avec ses quelques hôtels et ses commerces, puis le quartier Hui avec ses restaurants et enfin, après le monastère de Labuleng qui fait la haute réputation de la cité, on pénètre dans le quartier tibétain, plus arriéré, moins développé. Les moines tibétains en robe pourpre, les nomades en costume de fourrure avec leurs longues manches pendantes et leurs motifs géométriques colorés, côtoient ainsi les musulmans Huis.

Bonnets blancs et bonnets jaunes se croisent sans se poser de questions.

Mais quand un pèlerin tibétain au bout d'un voyage de plusieurs mois au cours duquel il n'a progressé qu'en se prosternant, arrive à Xiahe, les comportements sont clairs. Les Tibétains s'arrêtent et donnent même quelque argent à l'homme couvert de poussière, portant cuissardes et gants de protection, afin de saluer la performance et l'acte de sacrifice. Les Huis regardent la scène avec de l'indifférence et souvent du mépris. Comment peut-on s'abaisser à se traîner par terre pour gagner un lieu saint ? Notre Prophète, disent-ils, n'aurait pas accepté.

On compte une seule mosquée à Xiahe mais les Huis en sont fiers. C'est le rendez-vous pour tous les bavardages et les musulmans ne s'en privent pas. Ils s'étonnent de voir les Tibétains acheter des poêles pour l'hiver et les transporter sur leurs dos. Ils les jugent arriérés. De toute façon, les Tibétains de passage ici sont souvent des nomades, de pauvres bougres qui parlent rarement le chinois, alors le dialogue est difficile. Seuls les habitants tibétains de Xiahe peuvent faire le trait d'union, mais les deux communautés n'ont pas une envie folle de communiquer.

Je souhaite voir où s'arrête la présence des musulmans Huis quand on monte vers les hautes-montagnes du nord du Sichuan. A 4 heures de bus se trouve le village de Langmusi, un microcosme puisque ce petit bourg perché à 3200 mètres d'altitude compte 2000 habitants, avec autant de Hans que de Huis et de Tibétains. Le bus serpente à travers les grasslands mais l'herbe n'est déjà plus verte; elle est devenue jaune. Les milliers de yacks dans ces étendues immenses semblent pourtant y trouver leur compte. Parfois un gardien de troupeaux avec son redoutable chien, le mastiff tibétain apparaît au bord de la route mais le bétail semble souvent livré à lui-même.

J'arrive juste à l'heure de la prière du vendredi. La mosquée a été récemment repeinte mais je ne crois guère à la parole des croyants sur place qui me disent qu'elle a cent ans. De toute façon elle a subi elle aussi les ravages de la révolution culturelle. Le minaret de tuiles vertes et rouges, finement ciselé, est élancé mais la mosquée ne parvient pas à dominer les temples bouddhistes qui l'entourent. Un chemin de pèlerinage pour les Tibétains passe juste derrière l'édifice; on peut aussi croiser des Huis coiffés de la calotte blanche et des Tibétains au visage creusé et buriné, sans que cela ne crée de tension entre les deux communautés.

Je suis reçu chez la famille Zheng dont les ancêtres sont venus s'installer là il y a plus d'une siècle. A 65 ans le chef de famille a épousé une femme Hui qui doit avoir 35 ans de moins mais lui a donné deux garçons de 7 et 5 ans. L'homme vit de quelques cultures et de l'élevage d'une vingtaine de moutons. Il ne se plaint pas des conditions d'existence. La télé est là, qui diffuse en permanence des shows et c'est le meuble principal de la maison.

 

Monsieur Zheng nous dit pourtant qu'il n'est pas à l'aise ici dans cet environnement et qu'il voudrait bien s'installer plus bas, dans une ville mais qu'il a trop d'attaches ici: son épouse surtout, dont le frère tient une boulangerie dans le centre du village. Je ne compte guère qu'une vingtaine de fidèles à la mosquée avec une moyenne d'âge de 50 ans. Ils m'affirment que le village compte un millier de Huis mais j'en doute. Je suis persuadé que les Tibétains sont majoritaires, surtout si l'on compte les 400 moines qui vivent alentour, dans ces temples aux couleurs clinquantes, repeints de noir, de jaune et de safran et dont les toitures en métal aveuglent le visiteur. Face aux Tibétains, les Huis dont les ancêtres s'étaient repliés là du temps des persécutions.



 L'aîné des garçons Zheng fréquente l'école de Langmusi. Elle compte 450 élèves car les enfants viennent de toute la région alentour. L'entrée, repeinte de couleurs vives ressemble à un temple bouddhiste, mais à l'intérieur on rencontre aussi bien des Huis que des Hans ou des Tibétains. Les parents des enfants Huis estiment qu'ils représentent la communauté qui a la plus grande soif de savoir, mais le sacrifice imposé par l'éducation d'un petit Hui n'est sans doute pas le même que pour un fils de nomade tibétain, partagé entre la vie des troupeaux et le besoin d'apprendre à tout prix pour sortir de sa condition.

La maison de famille est bien tenue. Je retrouve chez les musulmans chinois ce souci d'hygiène, de propreté et d'ordre qui n'existe guère chez les Hans ou les Tibétains. On pourrait s'étonner de voir un énorme chien tibétain devant le portail d'entrée, puisque chez les musulmans, arabes ou chinois, cet animal est considéré comme impur. Mais il n'est là que pour la sécurité de la famille: une sécurité garantie puisque le chef de famille est obligé de me tenir par le bras quand on passe à côté du chien, afin de lui signifier que je fais partie des amis de la famille. La différence entre les Hans, les Huis et les Tibétains ne se manifeste pas au niveau du chien mais au niveau des porcs. On les voit, noirs et gras se promener en toute liberté dans le village de Langmusi. Et là les Huis musulmans sont intransigeants. Tout contact avec un porc est considéré comme impur. Or les patrons des restaurants Hans ne se privent pas de laisser leur bête manger les ordures autour des restaurants musulmans, où l'on ne sert que de la viande de boeuf ou de mouton.. Les rixes sont donc fréquentes et les provocations des deux côtés animent la vie du village. Un restaurant tenu par une famille Han a même jugé utile d'afficher en grand, sur un panneau coloré:"ici on mange du porc !" Une concurrence que les Huis jugent déloyale mais qui n'émeut pas le chef du village.

Il a neigé sur les sommets; on voit les oiseaux de proie tourner autour des rochers surplombant les gorges à l'entrée desquelles est bâti le village. La cohabitation dans la mort n'est pas la même chez les populations qui vivent ici. Les Tibétains dépècent les corps et les livrent aux vautours lors de macabres funérailles célestes. Les Hans et les Huis les enterrent et disposent quelques pierres sur le monticule formé par la tombe ; mais très peu de musulmans chinois réalisent le rêve de tout fidèle du Prophète: mourir à la Mecque en pèlerinage et pouvoir être enterré dans la ville sainte.</div><p class=aucun commentaire - aucun rétrolien

Itinéraire en terres d'islam de Chine (5/6)

Episode 5: La Mecque de la Chine.

 

 

            Je quitte le Ningxia avec le sentiment d'une population assez refermée sur elle-même. Je souhaite passer le dernier jour du jeûne du ramadan à Lingxia, au Gansu. Cette ville m'avait laissé un bon souvenir il y a quelques années. C'est la limite entre populations musulmanes et populations tibétaines, avant d’aborder les hauts-plateaux du Qinghai et les contreforts du Sichuan. On croise d'ailleurs quelques tibétains dans les rues, et les lamas passent en toute simplicité devant les mosquées où l'on appelle à la prière. La tension entre les deux communautés n'est pas perceptible alors qu'au Tibet, on sent les populations hostiles à ces musulmans du Gansu qui viennent travailler à Lhassa et bâtissent des mosquées là où dominent les temples du bouddhisme tibétain.

            Rien de cela à Lingxia, de toute façon les tibétains sont nettement minoritaires. Les mosquées s'imposent; la ville à elle-seule est d'ailleurs classée "préfecture musulmane" et les Huis l'ont surnommée sans complexe "la Mecque de la Chine." La mosquée Wang, la plus ancienne, avec son minaret fin et léger, ses tuiles vertes et jaunes, est recommandée aux touristes mais n'accueille pas grand monde. Une grande mosquée en carrelage blanc et vitres teintées, surmontée de deux coupoles vertes, vient juste d'être terminée. C'est un peu l'Institut musulman du coin. L'ahung m'affirme que le bâtiment a été entièrement payé par l'association islamique de Chine, le versant officiel de l'islam chinois, alors que des pays comme l'Arabie saoudite, ne se privent pas de financer des mosquées pour la communauté musulmane du monde entier, la "Oumma", qu'elle vive ou non sous un régime athée, afin de rassembler les brebis dans un seul troupeau.

            Dans toute la ville on vend le traditionnel mouton; on les égorge même en pleine rue sans que cela ne surprenne quiconque en dehors de l'étranger de passage. Je guette la prière du ramadan de la mi-journée mais personne ne vient à cette nouvelle mosquée. Cent mètres plus loin, un autre édifice dresse vers le ciel ses deux minarets blancs et je vois des fidèles, jeunes et vieux, bien habillés, arriver pour la prière. C'est même la première fois que je vois autant de jeunes gens, vêtus de la tenue islamique: bonnet blanc ou turban immaculé tombant dans le dos, et manteau gris fraîchement repassé descendant jusqu'aux chevilles. Je veux vérifier leur motivation et leur degré de croyance mais la plupart du temps, ils m'affirment qu'ils suivent la tradition familiale et la coutume locale. Je trouve quelques jeunes qui parlent l'arabe. Ils appartiennent à un groupe d'une vingtaine de fidèles, âgés d'une vingtaine d'années qui suivent les cours de l'école coranique. Ils respirent une certaine joie de vivre qui me rassure. Ils m'affirment qu'ils suivent l'enseignement du Coran simplement pour mieux connaître le monde musulman et apprendre l'arabe.

            "L'Aïd el Fit'r", la fin du ramadan est une fête de famille. On s'habille proprement, on va rendre visite à ses proches, aux grands-parents surtout. En Chine on offre des fruits, des bonbons, mais aussi du miel et des fortifiants comme cadeaux. Un couple portant un bébé dans les bras m'invite à le suivre et me présente la grand-mère, portant le fichu noir en dentelle des femmes musulmanes du Gansu. L'homme me déclare qu'il travaille au bureau du gouvernement de la préfecture de Lingxia. Je ne reste pas trop longtemps avec eux, je ne souhaite pas qu'ils découvrent que je suis journaliste alors que je me présente comme un simple touriste, intéressé par l'islam de Chine. Je ne veux pas non plus perturber cette fête où les familles se retrouvent. Les Huis s'offrent ainsi trois jours de congés pour cette fin de ramadan. Seuls les Hans travaillent et regardent avec un certain mépris ces musulmans perdre leur temps en prières alors qu'il y a tant à faire pour le pays.

            Au second jour de fête une agitation inhabituelle touche Lingxia : rues du centre fermées, trafic paralysé. La grande prière de fin de ramadan se prépare. Trois heures avant, les fidèles ont déjà étalé leurs tapis, leurs draps ou leurs bâches en plastique au milieu de la rue pour prier. Beaucoup de jeunes cette fois pour vivre cet événement, apparemment réservé aux hommes puisque les quelques femmes présentes se contentent de regarder sans participer. Un professeur m'affirme que ce sont des "fondamentalistes" qui ont organisé cette prière, mais j'aimerais bien connaître leur marge de manœuvre face au pouvoir communiste. Je suis bien le seul étranger au milieu de cette foule mais je ne suis pas inquiété. Je me fais plutôt discret. Ces grandes prières de rue me rappellent l'Egypte où les mosquées ne sont jamais assez grandes pour contenir tout le monde, mais voir ces centaines de fidèles, en Chine, transformer la chaussée en lieu de prière, me remplit d'étonnement.

            Le prêche de l'ahung est interminable mais sans aucune connotation politique qui lui vaudrait sans doute la prison. L'homme se risque seulement à dire qu'il faut se méfier de l'influence de la culture étrangère sur l'islam. On imagine facilement que le texte a dû être approuvé par le représentant du Parti. Cette cérémonie est tout à fait officielle mais la police veille. Le déroulement de la prière est digne, un bel ensemble : centaines de mains se purifiant le visage, recueillement, prosternation. Quelques tibétains traversent la place à la hâte, des motos ou des camionnettes conduites par des Hans, klaxonnent sans respect et sans émotion aucune pour cet instant d'éternité.

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Itinéraire en terres d'islam de Chine (5/6)

Episode 5: La Mecque de la Chine
Par Philippe Rochot, reporter

Je quitte le Ningxia avec le sentiment d'une population assez refermée sur elle-même. Je souhaite passer le dernier jour du jeûne du ramadan à Lingxia, au Gansu. Cette ville m'avait laissé un bon souvenir il y a quelques années.

C'est la limite entre populations musulmanes et populations tibétaines, avant d’aborder les hauts-plateaux du Qinghai et les contreforts du Sichuan. On croise d'ailleurs quelques tibétains dans les rues, et les lamas passent en toute simplicité devant les mosquées où l'on appelle à la prière. La tension entre les deux communautés n'est pas perceptible alors qu'au Tibet, on sent les populations hostiles à ces musulmans du Gansu qui viennent travailler à Lhassa et bâtissent des mosquées là où dominent les temples du bouddhisme tibétain.

Rien de cela à Lingxia, de toute façon les tibétains sont nettement minoritaires.

Les mosquées s'imposent; la ville à elle-seule est d'ailleurs classée "préfecture musulmane" et les Huis l'ont surnommée sans complexe "la Mecque de la Chine." La mosquée Wang, la plus ancienne, avec son minaret fin et léger, ses tuiles vertes et jaunes, est recommandée aux touristes mais n'accueille pas grand monde.

Une grande mosquée en carrelage blanc et vitres teintées, surmontée de deux coupoles vertes, vient juste d'être terminée. C'est un peu l'Institut musulman du coin. L'ahung m'affirme que le bâtiment a été entièrement payé par l'association islamique de Chine, le versant officiel de l'islam chinois, alors que des pays comme l'Arabie saoudite, ne se privent pas de financer des mosquées pour la communauté musulmane du monde entier, la "Oumma", qu'elle vive ou non sous un régime athée, afin de rassembler les brebis dans un seul troupeau.

Dans toute la ville on vend le traditionnel mouton; on les égorge même en pleine rue sans que cela ne surprenne quiconque en dehors de l'étranger de passage. Je guette la prière du ramadan de la mi-journée mais personne ne vient à cette nouvelle mosquée. Cent mètres plus loin, un autre édifice dresse vers le ciel ses deux minarets blancs et je vois des fidèles, jeunes et vieux, bien habillés, arriver pour la prière. C'est même la première fois que je vois autant de jeunes gens, vêtus de la tenue islamique: bonnet blanc ou turban immaculé tombant dans le dos, et manteau gris fraîchement repassé descendant jusqu'aux chevilles.

Je veux vérifier leur motivation et leur degré de croyance mais la plupart du temps, ils m'affirment qu'ils suivent la tradition familiale et la coutume locale. Je trouve quelques jeunes qui parlent l'arabe. Ils appartiennent à un groupe d'une vingtaine de fidèles, âgés d'une vingtaine d'années qui suivent les cours de l'école coranique. Ils respirent une certaine joie de vivre qui me rassure. Ils m'affirment qu'ils suivent l'enseignement du Coran simplement pour mieux connaître le monde musulman et apprendre l'arabe.

"L'Aïd el Fit'r", la fin du ramadan est une fête de famille. On s'habille proprement, on va rendre visite à ses proches, aux grands-parents surtout. En Chine on offre des fruits, des bonbons, mais aussi du miel et des fortifiants comme cadeaux. Un couple portant un bébé dans les bras m'invite à le suivre et me présente la grand-mère, portant le fichu noir en dentelle des femmes musulmanes du Gansu. L'homme me déclare qu'il travaille au bureau du gouvernement de la préfecture de Lingxia. Je ne reste pas trop longtemps avec eux, je ne souhaite pas qu'ils découvrent que je suis journaliste alors que je me présente comme un simple touriste, intéressé par l'islam de Chine. Je ne veux pas non plus perturber cette fête où les familles se retrouvent. Les Huis s'offrent ainsi trois jours de congés pour cette fin de ramadan. Seuls les Hans travaillent et regardent avec un certain mépris ces musulmans perdre leur temps en prières alors qu'il y a tant à faire pour le pays.

Au second jour de fête une agitation inhabituelle touche Lingxia : rues du centre fermées, trafic paralysé. La grande prière de fin de ramadan se prépare. Trois heures avant, les fidèles ont déjà étalé leurs tapis, leurs draps ou leurs bâches en plastique au milieu de la rue pour prier. Beaucoup de jeunes cette fois pour vivre cet événement, apparemment réservé aux hommes puisque les quelques femmes présentes se contentent de regarder sans participer. Un professeur m'affirme que ce sont des "fondamentalistes" qui ont organisé cette prière, mais j'aimerais bien connaître leur marge de manœuvre face au pouvoir communiste.

 Je suis bien le seul étranger au milieu de cette foule mais je ne suis pas inquiété. Je me fais plutôt discret. Ces grandes prières de rue me rappellent l'Egypte où les mosquées ne sont jamais assez grandes pour contenir tout le monde, mais voir ces centaines de fidèles, en Chine, transformer la chaussée en lieu de prière, me remplit d'étonnement.

Le prêche de l'ahung est interminable mais sans aucune connotation politique qui lui vaudrait sans doute la prison. L'homme se risque seulement à dire qu'il faut se méfier de l'influence de la culture étrangère sur l'islam. On imagine facilement que le texte a dû être approuvé par le représentant du Parti. Cette cérémonie est tout à fait officielle mais la police veille. Le déroulement de la prière est digne, un bel ensemble : centaines de mains se purifiant le visage, recueillement, prosternation. Quelques tibétains traversent la place à la hâte, des motos ou des camionnettes conduites par des Hans, klaxonnent sans respect et sans émotion aucune pour cet instant d'éternité.

 

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Itinéraire en terres d'islam de Chine (3/6)

Episode 3 :Jeunes imams et vieux croyants
Par Philippe Rochot, reporter

A mesure qu'on s'enfonce dans le sud du Ningxia, toute la gravité du problème de la sécheresse apparait au grand jour. L'autocar grimpe en lacets à travers un paysage de poussière, de vallons assèchés où remonte le sel. Les gens me disent qu'il ne pleuvra plus cette année. Seule la neige de décembre apportera un peu d'eau. Comme pour ajouter à leur épreuve la plupart des Huis du Ningxia ne boivent pas à cause du ramadan. Là aussi on me demande à quelle minorité j'appartiens.. Ils veulent surtout savoir si je suis musulman mais ils sont déçus par ma réponse.

A Yuwang, la mosquée n'a guère qu'une dizaine d'années et là aussi, seuls les anciens la fréquentent. La région paraît pourtant imprégnée de vie musulmane. A quelques km de là je rencontre un jeune imam (ahung), dans sa longue veste blanche et portant un turban fraîchement repassé. Il n'a que 26 ans et vient de prendre ses fonctions après deux années d'études coraniques. Il est heureux de ma visite et fier de montrer cette mosquée. Il ne sait ni lire ni parler l'arabe mais il est enthousiaste à l'idée de s'occuper des fidèles de la région. La petite mosquée aux carreaux blancs et aux tuiles vertes dont il aura la charge est juste terminée.Il devra veiller sur la vie spirituelle de quelque 200 fidèles, sous l'oeil critique d'un délégué du parti, présent d'ailleurs et qui me demande ce que je viens faire ici.

Le soleil éclaire encore les vallons de loess aux parois abruptes. Je reste à regarder ce jour déclinant. Les paysans ne comprennent pas comment je peux aimer ce genre de spectacle alors que cette terre est pour eux maudite à cause de la sécheresse. C'est d'ailleurs le principal sujet de conversation des villageois de la région de Tongxin. L'eau du thé qu'on vous offre est celle qui a été stockée pendant la fonte des neiges dans des citernes. Le travail de l'hiver consiste d'ailleurs en partie à rapporter sur son dos, dans des paniers d'osier, des pans de neige que l'on fera fondre et que l'on boira toute l'année.

Autrefois disent les anciens, il tombait beaucoup plus d'eau ici. C'est pour cette raison que les Huis sont venus s'installer sur cette terre hostile alors qu'ils fuyaient les persécutions religieuses des XVIIIème et XIXème siècles.

Les paysans vont chercher l'eau dans les citernes à l'aide de deux seaux accrochés à une palanche. Mais ils comptent les seaux qu'ils rapportent. Au Ningxia on ne gaspille pas. Les villages se dépeuplent de plus en plus. Les jeunes vont travailler à la ville la plus proche, ou même dans les grandes cités à plus de 1000km de là. Ils ne reviennent que pour assurer les labours au printemps. Ceux qui restent, des vieux pour la plupart, attendent que tombe la pluie et se préparent au rude hiver qui balaie les plateaux du Ningxia à près de 2000 mètres d'altitude. En attendant, ils remettent en état leurs outils et font sècher le millet.

Quelques ONG opèrent dans la région: des chinois, comme l'organisation baptisée "Espoir pour les pauvres et l'environnement". C'est nouveau. Des français aussi comme "Planète finance" qui participe à des micro-réalisations dans la région centrale de la province des Huis. Mais surtout l'association "Enfants du Ningxia", née de la rencontre entre mon collègue de "Libération" Pierre Haski et Ma Yan, collégienne de la petite ville de Yuwang, sur le point d'arrêter ses études faute d'argent. Sa mère a lancé son journal intime au journaliste de passage, comme une bouteille à la mer. Ce geste de désespoir a permis au monde entier de connaitre l'histoire de Ma Yan et celle de toutes les fillettes obligées d'arrêter l'école faute de moyens financiers. Ce fut le début d'une vaste prise de conscience.

J'étais venu 3 ans auparavant dans ce collège où l'on fait lever les enfants à 6 heures du matin par n'importe quel temps pour faire le tour du village en courant. Ma Yan était là, mais aujourd'hui elle est en terminale au lycée de Wuzhou, 200km plus au nord...

A peine pensable il y a quelques années. Baitu Hua, la mère de Ma Yan, travaille à présent pour l'association. C'est elle qui nous conduit avec Perrine Lhuillier, déléguée pour la Chine des "Enfants du Ningxia", dans les villages qui sont ceux de son enfance. En quelques mois la vie de Baitu Hua, comme celle de Ma Yan a été bouleversée. Cette paysanne du village perdu de Zhang Jia Zhu est élégante, droite, fière et sûre d'elle. Elle manie le téléphone portable comme une femme d'affaires, mais l'utilise aussi pour écouter ses musiques préférées..

La condition des écoliers de cette région du Ningxia s'est transformée. L'association a scolarisé plus d'un millier d'enfants, tout en fournissant du matériel informatique pour deux collèges où trônent à présent 130 ordinateurs. La vie des écoliers s'est aussi améliorée car le pouvoir central a décrété l'éducation gratuite et obligatoire pour tous pendant neuf ans. La Chine qui consacrait à l'éducation de ses enfants moins de 4% de son budget, prend enfin conscience des réalités des campagnes.

L'Association a mobilisé les femmes des villages pour broder des semelles et les vendre aux expatriés de Chine. Petite entreprise mais grande motivation pour les gens: le sentiment que leur travail est reconnu à l'extérieur. Les femmes s'orientent à présent vers la broderie d'étuis de téléphones portables et de chaussons d'enfants qui devraient connaître un certain succès en occident.

Dans cette région très reculée, l'influence de l'islam se fait sentir dans toutes les initiatives prises par les ONG. Souvent il faut avoir l'accord des hommes avant d'obtenir celui des femmes...

L'islam imprègne le style de vie des Huis du Ningxia. Par exemple, à la naissance d'un enfant, c'est l'ahung qui donne un prénom hui au nouveau né. Les ahungs doivent aussi être les témoins des cérémonies de mariage et présider les enterrements, veiller à ce que le corps soit lavé et enveloppé dans un linceul blanc. Les signes islamiques sont également bien présents dans la vie quotidienne. Les femmes portent le bonnet blanc qu'elles recouvrent souvent par souci d'élégance, d'une voilette de dentelle noire ou verte tandis que les hommes, jeunes ou vieux, portent tous la calotte blanche. A ma question: "finalement pourquoi cette coiffe ? " un quinquagénaire me donne une réponse qui me satisfait: "c'est pour faire comme les arabes !"

 

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Itinéraire en terres d'islam de Chine (4/6)

Episode 4 : le détachement féminin vert
Par Philippe Rochot, reporter

Dans le bus qui me ramène à Tongxin, je rencontre Ping, étudiant en médecine de 22 ans. Il est Hui, même s'il n'en porte pas la coiffe. Il respecte les traditions de la minorité à laquelle il appartient mais veut s'en détacher, se marier à 25 ans et rester dans sa province du Ningxia pour soigner les gens. Je souhaite faire des photos de la prière du vendredi à la grande mosquée de Tongxin mais l'ambiance est désagréable: visiteurs chinois qui plaisantent lourdement sur la présence de l'étranger que je suis, gamins du quartier hyper-excités par mon seul passage, imam méfiant parce que c'est la seconde fois que je viens ici alors que les vieux croyants courbés sur leurs bancs de bois m'avaient invité à venir assister à la grande prière. De plus il souffle un vent de poussière difficilement respirable et la lumière très claquante en plein milieu de journée ne me promet pas de belles photos. Je décroche avant la fin de la prière et je me replie sur la ville.

Je découvre d'autres mosquées aux croissants d'or et coupoles vertes, à l'architecture naïve et fine comme la "Lauman Si". J'y trouve aussi une école coranique fréquentée par plus de 200 femmes où elles viennent apprendre, aux premières heures de la matinée, l'anglais, l'arabe, l'histoire et bien sûr... le Coran. Je les surnomme "le détachement féminin vert", l'avant-garde du renouveau islamique chinois... Elles portent de longues robes noires et des fichus blancs ; on se croirait plus en Indonésie ou en Malaisie que chez les Hui de Chine. Leur professeur d'arabe, portant calotte blanche, lunettes rondes et barbichette, m'affirme que cette tenue devient la tendance actuelle chez les femmes musulmanes de Chine.

Faut-il s'en inquiéter ? L'homme affirme que non, mais malgré la censure qui sévit en Chine sur l'information, une solidarité naturelle se crée avec les musulmans des autres pays du monde et la jeunesse musulmane de Chine. Même la minorité Hui suit avec passion les combats du monde islamique. Elle devient par exemple de plus en plus sensible au problème de Jérusalem et des lieux saints de l'islam.

Le soir c'est la fête de l'armée rouge, célébrée dans toute la Chine et aussi à Tongxin; événement difficile à manquer car depuis plusieurs jours la télévision passe en boucle l'épopée de la longue marche. Pour l'occasion, l'administration s'est arrêtée, les commerçants ont fermé boutique et les rues sont barrées pour le défilé. Les Hui se sont fait beaux pour la fête. Les femmes ont lavé leurs voiles ou leurs chapeaux blancs et mis les voilettes. Les hommes portent des bonnets de couleur avec des étoiles dorées qui scintillent au soleil couchant. Des militaires sont venus parader sur l'artère principale. Ils portent encore l'uniforme d'été alors que le froid commence d'arriver au Ningxia. La foule paraît indifférente mais tout le monde est là car il n'y a rien d'autre à faire. Sur la place principale on joue un ballet du style

Le soir c'est la fête de l'armée rouge, célébrée dans toute la Chine et aussi à Tongxin; événement difficile à manquer car depuis plusieurs jours la télévision passe en boucle l'épopée de la longue marche. Pour l'occasion, l'administration s'est arrêtée, les commerçants ont fermé boutique et les rues sont barrées pour le défilé. Les Hui se sont fait beaux pour la fête. Les femmes ont lavé leurs voiles ou leurs chapeaux blancs et mis les voilettes. Les hommes portent des bonnets de couleur avec des étoiles dorées qui scintillent au soleil couchant. Des militaires sont venus parader sur l'artère principale. Ils portent encore l'uniforme d'été alors que le froid commence d'arriver au Ningxia. La foule paraît indifférente mais tout le monde est là car il n'y a rien d'autre à faire. Sur la place principale on joue un ballet du style "détachement féminin rouge". On y voit des danseurs en chaussons à pointes et tenue militaire vaincre un ennemi invisible et hurler au final à la gloire de l'armée rouge. Peu de réactions de la foule, beaucoup plus intéressée par le comportement du spectateur étranger que je suis, que par l'évolution des danseurs.

Dans l'autobus qui me conduit à Guyuan, à l'extrême sud du Ningxia, je rencontre Mali Hua, écolière de seize ans, pensionnaire au collège de Tongxin. Elle rentre dans son village pour la période de trois jours de congés qui s'annonce à l'occasion de la fin du ramadan. Mali Hua a perdu récemment son père et ne sait pas si sa mère aura assez d'argent pour qu'elle continue ses études. Je lui donne un cahier d'écolier et à sa joie, j'imagine les difficultés qu'elle peut rencontrer pour continuer d'apprendre.. Encore une petite Ma Yan dont il faudra prendre soin. Je la vois descendre de l'autobus avec regret au bout de deux heures de trajet.

Plus loin, nous sommes arrêtés par un accident qui vient de se produire. Une voiture est retournée sur le côté en plein milieu de la route. Dans le fossé, gisent deux corps, comme des pantins désarticulés. On a recouvert leurs visages avec leurs vestes. Les passagers du bus sont très excités à la vue de ces victimes. Je ne saurai jamais s'il s'agit de paysans fauchés par la voiture ou des passagers de l'automobile éjectés du véhicule. Un chiffre me revient néanmoins en mémoire: 120 000 morts chaque année sur les routes de Chine, un bilan qui augmente régulièrement. Le bus se faufile entre les corps et la voiture renversée, chaque usager de la route essayant de forcer le passage, sans respect pour les victimes. Je suis content que Mali Hua soit descendue à l'arrêt précédent.

Le sud du Ningxia me parait plus favorisé que la région où vivent Ma Yan et sa famille, alors que le district de Guyuan est classé parmi les plus pauvres de la province. On voit un peu de verdure et les paysans labourent une terre qui n'est pas que de poussière. Je découvre même un barrage assez bien rempli, à 50km au nord de la ville. Guyan est une cité dominée par les Hans. Pour rencontrer les Hui, il faut aller à l'ouest de la ville. Un marché très vivant, quelques mosquées à l'architecture fine avec des panneaux lumineux représentant le pèlerinage à la Mecque et fabriqués... en Chine.

Pour moi le scénario commence à devenir toujours le même : Je pénètre dans une mosquée qui m'attire, je demande si quelqu'un parle l'arabe car cela fait toujours bonne impression de parler dans la langue du Prophète. Je ne cache pas que je ne suis pas musulman, par respect pour cette religion, mais aussi parce que je serais bien gêné si ces croyants me proposaient de faire la prière avec eux. En général, on me conduit vers l'ahung, l'imam. Après un échange de propos sur les bienfaits de l'islam, je suis autorisé ou non à photographier, mais la plupart du temps il n'y a qu'une poignée de vieux croyants qui prennent le soleil sur un banc et je repars déçu. Je guette avec impatience la fin du ramadan.

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Itinéraire en terres d'islam de Chine (2/6)

Episode N°2 : Démons et déserts
Par Philippe Rochot, reporter

Je voulais voir jusqu'où l'islam s'était étendu en Chine et j'avais bien l'intention de longer le désert de Tengri. Je ne pensais pas trouver des musulmans à Zhongwei sur les bords du Fleuve Jaune, là où les cultures s'arrêtent et où commencent les dunes de sable.

Zhongwei ne compte qu'une seule mosquée, la Dongguan, coincée dans un enchevêtrement de ruelles et d'habitations poussiéreuses, mais les piliers et les poutres en bois la distinguent encore des bâtiments alentours. L'imam, cinquante ans, propre sur lui et ouvert, ne sait pas lire l'arabe et ne sait donc pas déchiffrer les sourates du Coran inscrites en lettres dorées à l'entrée de la salle des prières, alors que ses ancêtres qui se sont installés en Chine savaient parler l'arabe ou le persan. Mais l'homme est affable et digne. Il affirme que tout bon musulman doit connaître la langue du prophète et il s'est lancé dans son étude. Il estime à 150 le nombre des fidèles qui viennent à la grande prière du vendredi.

Je rencontre peu de Hui dans la rue; je les identifie bien sûr à leur bonnet blanc. C'est beaucoup plus l'activité autour du temple taoïste qui s'impose ici. Etonnante architecture, torturée et colorée que celle du Gaomiao de Zhongwei, bâti il y a 600 ans sous la dynastie des Ming qui ont été si ouverts à l'islam.. Les gardes rouges l'avaient transformé en abri anti-aérien pendant la révolution culturelle. En 2000 on lui a redonné un nouveau look. Il abrite encore quelques moines taoïstes crasseux et mal rasés, mais surtout accueille de plus en plus de visiteurs. Ses galeries souterraines, jalonnées de démons et de personnages fantastiques et terrifiants, éclairés de vert et de rouge, rappellent beaucoup plus la maison hantée d'un Disneyland quelconque, qu'un lieu de recueillement.



Je retiens surtout de Zhongwei la statue de Mao Zedong, qui dépasse la hauteur du minaret de la mosquée d'une bonne dizaine de mètres.

Les Hui lui sont souvent reconnaissants d'avoir amélioré leur statut de minorité ethnique et d'avoir créé les régions autonomes musulmanes, mais dans cette ville de l'ouest du Ningxia, le courant islamique n'est guère passé: trop près du désert.

La route de la soie passe plus bas. Ce que je crois être une mosquée au bord du fleuve jaune et au pied d'une vaste dune, n'est en fait qu'une copie du château de la Belle au bois dormant.

 


En fait les Chinois ont transformé cette porte du désert en un vaste parc d'attraction : luge des sables, traversée du Fleuve Jaune accroché à un câble, chameaux de Bactriane et chevaux mongols pour des excursions dans le désert. Il suffit pourtant de marcher quelques kilomètres dans les sables du Tengri, de louer un chameau ou un "Quad" pour se retrouver dans une belle solitude, avec comme seule ambiance le vent du désert qui ne s'apaise jamais. Shaputou marque la limite entre les terres cultivées, le Fleuve Jaune et le grand désert du nord. Le soleil du soir ou du matin y est toujours rouge, car les fines particules de sable ne se déposent jamais. Le fleuve fait ici une boucle de 5 km de long mais le génie chinois y trace une autoroute qui va défier les méandres du Huanghe, transformer la vie des habitants et faire la jonction avec les villages environnants.



En plein désert, je rencontre un groupe d'écoliers musulmans Hui. C'est dimanche soir. Ils prennent pourtant déjà le chemin de l'école. Avec ses douze ans d'âge et son crâne rasé, Liazhe me raconte qu'il fait ses 10km à pied en fin de semaine depuis son village de Chuwan, pour rejoindre la route, puis gagner en bus son école qui se trouve à Zhongwei. Comme ses camarades il emporte avec lui une semaine de consommation de riz. Dans un an, l'immense autoroute dont on voit déjà la forme sera terminée et le ramassage scolaire coupera en deux la grande boucle du fleuve jaune: le chemin de l'école sera moins long. Le fleuve est bas, dit-on, mais les eaux sont encore agitées. Les écoliers les traversent parfois avec un de ces radeaux en peau de mouton gonflés comme des outres et qui portent encore les hommes sur les flots boueux pour gagner l'autre rive.


C'est la douceur qui règne au Ningxia, pas encore les grands froids qui s'annoncent pourtant. Je décide de rejoindre la ville musulmane de Tongxin, à 300km au sud. Je sais que les Hui représentent la-bas une majorité écrasante face aux Hans. Mais aujourd'hui les deux communautés n'ont qu'un seul ennemi : la sécheresse. Elle est partout visible sur cette terre de lœss.

Le train longe des espaces sans eau que l'homme tente cependant d'irriguer. Une politique de grands travaux a été lancée. On voit souvent des dizaines de paysans et de paysannes portant foulard rouge ou vert ou voilette en dentelle, selon qu'elles appartiennent à la communauté Hui ou Han, creuser des canaux pour faire venir une eau encore invisible. Je me dis que le temps des communes populaires devait ressembler à ça. La volonté de faire échec à la sécheresse est bien là mais il est peut-être trop tard. Le maïs a souvent séché sur pied et les rivières sans eau laissent apparaître une fine nappe de sel remontant du sous-sol. Les travaux des champs ne soulèvent que de la poussière.


J'aime la mosquée de Tongxin car elle est franchement tournée vers le désert de lœss et regarde ces terres asséchées. Le bois des piliers ou du toit a résisté à ses 600 années d'existence, me racontent les anciens en barbiche et calotte blanche, qui attendent l'heure de la prière. Ils ne se souviennent pas de dégâts occasionnés par les gardes rouges pendant la révolution culturelle, mais se rappellent que l'armée rouge y a tenu un conseil de guerre en 1936 et ils en sont fiers. Tous ces croyants qui comparent leur âge me semblent sortis d'une autre époque. Seuls deux jeunes imams (ahungs) qui ont appris l'arabe classique redonnent un peu de vie à cette communauté musulmane de Tongxin.

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Itinéraire en terres d'islam de Chine (1/6)

Reportage de Philippe Rochot.



Le Coran autorise le croyant à faire ses ablutions avec du sable avant la prière, si l'eau vient à lui manquer... Alors les musulmans du Ningxia ne s'en privent pas. Car ici c'est bien la sécheresse qui domine et les fidèles n'ont pas toujours la chance d'habiter sur les rives du Fleuve Jaune. Il y a bien longtemps, j'avais croisé des pèlerins chinois sur les routes de la Mecque en Arabie Saoudite et je m'étais promis de visiter un jour leur terre d'origine. L'ouverture de la Chine m'en donne enfin l'occasion. Un voyage au Ningxia déjà effectué en 2003 m'a poussé à revenir seul sur cette terre désolée où le premier combat est d'abord celui de l'eau. En six années de Chine, j'ai souvent croisé le chemin des Hui musulmans sur les routes du Gansu, du Henan ou du Ningxia, revenant de la Mecque avec l'eau sacrée du puits Zemzem. Je les ai vus aussi au Tibet, où ils représentent à présent une partie non négligeable de ces colons qui viennent travailler au pays des neiges et imposent la construction de nouvelles mosquées, au grand désespoir de la population bouddhiste.


J'ai toujours trouvé que l'islam donnait aux Hui une certaine dignité par rapport aux Han, qu'ils étaient aussi plus propres et plus soigneux, plus polis, plus respectueux. L'attitude du musulman dans la société donne souplesse et grâce à ses gestes et les musulmans chinois n'échappent pas à ce comportement. J'ai donc voulu les rencontrer en partant tout simplement de la cité de Yinchuan, la "capitale de la région autonome des Hui", et suivre leur présence jusqu'au sud, vers le Gansu et le nord du Sichuan. Je ne traiterai pas cette fois-ci des Ouighours du Xinjiang qui représentent pour moi une autre catégorie sociale et même politique. Leur identité, leur forte personnalité, leur caractère, les écartent du monde chinois auquel ils refusent la plupart du temps de s'intégrer, ce qui n'est pas le cas des Hui.

Nous garderons en tête que les premiers musulmans sont entrés en Chine sous la dynastie des Sui au VIIème siècle, par la route de la soie et surtout à l'époque, par le port très actif de Quanzhou et l'embouchure du fleuve Jing Jiang, face à l'île de Taiwan. L'élan sera surtout donné par la dynastie des Yuan au XIIIème siècle, les Mongols autrement dit, qui donnèrent son essor à l'islam. Les Ming ont ensuite laissé construire de nombreuses mosquées. Après la révolution culturelle et la destruction d'une bonne partie des édifices religieux, la politique de Deng Xiaoping a entraîné un renouveau de l'islam. Des chefs religieux ont pu par exemple devenir cadres du parti, un compromis avec le ciel qui a permis à la religion musulmane de vivre dans une harmonie avec le communisme indispensable pour assurer la paix sociale.


Les Huis représentent aujourd'hui une communauté de près de 10 millions d'habitants. Le terme de territoire autonome des Huis, attribué à la province du Ningxia, apparaît beaucoup plus comme un cadeau de prestige pour faire plaisir à cette communauté, que comme un système de gestion privilégié.

 

Episode 1 : Une capitale pour l'islam chinois


Yinchuan ne ressemble pas à la capitale d'une province pauvre : larges avenues, immeubles de mauvais goût mais modernes, abondance au marché et dans les grands magasins, vélos à moteur, publicités géantes pour "China Mobile". Dans la grande rue piétonnière la jeunesse de Yinchuan se préoccupe de la mode qui s'expose grossièrement devant des boutiques bien fournies. On rénove aussi Nanmen Lou, la Tour de la porte sud, et la cité veut suivre le même rythme de développement que les autres villes chinoises.


C'est bien le problème du déséquilibre entre la ville et la campagne qui se pose dans cette région comme partout en Chine. Etonnant de voir que les Huis musulmans ne sont guère présents dans cette capitale d'une région autonome qui porte leur nom : pas plus de 15%. Les Hans dominent aujourd'hui largement, et même dans toute la province où ils sont deux fois plus nombreux que les musulmans. Je ne compte guère que cinq ou six mosquées. Dans les rues qui longent les édifices religieux, on abat les bœufs et les moutons, ce qui rappelle que les musulmans en Chine ont en grande partie le contrôle de la viande. Les Hans aiment souvent les taquiner en vendant des porcs à côté, ce qui tourne souvent à des rixes violentes. Car si les Huis musulmans se laissent parfois aller à boire de l'alcool de riz ou un verre de bière, ils sont intransigeants sur le porc qui reste un animal impur. 

La mosquée Nanguan me paraît la plus active. A côté de la salle des prières un petit musée rappelle au visiteur que l'Imam (ahung) a reçu des délégations d'Arabie, d'Egypte ou des Emirats et qu'il en est fier. Il a même pu faire le Hajj, le pèlerinage à la Mecque ce qui le rend ici intouchable aux yeux des croyants. On est en plein cœur du ramadan. J'ai donc choisi de venir une heure avant la rupture du jeûne. Je rencontre surtout des anciens au réfectoire, qui attendent avec impatience le signal pour pouvoir manger leur premier bol de nouilles de la journée. Pas trop méfiants, ils m'invitent à partager leur repas et à revenir le lendemain pour la prière du vendredi. Mosquée en chinois se dit "Qing Zheng Si", mot à mot, le temple du pur et du vrai : joli nom !

L'architecture de la grande mosquée de Yinchuan me rappelle un peu trop les mosquées du Moyen-orient. Je suis donc plutôt déçu. Mais il est passionnant d'observer le comportement des fidèles à la grande prière du vendredi qui a lieu vers 13h 30. Je ne compte guère qu'une centaine de croyants. L'âge moyen doit être d'une cinquantaine d'années, très peu de jeunes, très peu de femmes aussi, à part une demi-douzaine de filles d'une vingtaine d'années, en tenue très islamique avec foulard et abaya noire, qui cherchent une place pour prier en dehors de celles attribuées aux hommes et qui refusent obstinément de me parler.
Le Muezzin ici n'a même pas de haut-parleur et appelle à la prière devant l'entrée de la salle. Les autorités ne veulent pas créer de problèmes avec les Hans et donner l'impression que les imams font du prosélytisme en pleine rue en rameutant les croyants avec une sono dernier cri "made in China". Mais l'homme invite en fait à la prière ceux qui sont déjà là et qui n'ont pas besoin d'être convaincus. Un geste symbolique bien sûr qu'on ne saurait retirer aux Huis, attachés aux méthodes traditionnelles pratiquées dans les autres pays musulmans.

Le gardien du Temple commence à me poser des questions: pourquoi je suis revenu alors que j'ai déjà visité la mosquée la veille ? A quelle "ethnie" est-ce que j'appartiens ? - autrement dit, à quelle religion ? Pourquoi je fais des photos alors que je ne suis pas musulman ? Y a t-il des Huis dans mon pays au moins ? Avec son bonnet blanc et sa barbichette il me fait signe de m'en aller. Heureusement, un petit groupe de touristes chinois qui marchent sur les chaussures des croyants déposées à l'entrée de la salle de prière, pour photographier les fidèles dans leur recueillement, me sauve la mise. S'ils peuvent aussi grossièrement s'introduire ici pour faire des images, pourquoi n'aurais je pas le droit de photographier de façon discrète et respectueuse ? Le gardien s'incline mais je ne reviendrai pas à la mosquée Nanguan.

 

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