tchin-tchine au fil des jours : jeux chinois, articles, conseils de lecture...

Pi jiu

Ce que les Chinois connaissent, en revanche, c'est la bière - ça, on peut difficilement leur refuser. La bière et l'alcool en général, quoiqu'en matière de Bai Jiu (alcool blanc) on notera qu'ils ne brillent ni par le goût ni par la capacité d'absorption. Vomir un Er Guo To, ersatz d’alcool de riz à 45 degrés qui n’a pour lui qu’un coût modique – dans les 18 centimes le verre de 10cl – est un pré-requis, un devoir, voire un honneur fait à la boisson et à l’organisme du buveur, rituel auquel je ne coupe décemment pas lorsque l’occasion se présente, politesse oblige. De vastes beuveries accompagnent ainsi les fondues mongoles, sortes de réunions virant du cordial au paillard autour de gros courts-bouillons épicés, que l'on truffe selon les jours de fines tranches de mouton fumé, de champignons humides aux relents de sous-bois ou de nouilles de soja aux apparences trompeuses de langue de chat. Au Hai Di Lao – le Poisson du fond des mers -, institution Pékinoise du huo guo, les serveurs joignent le spectaculaire au parfumé : ils étirent lesdites nouilles devant vos yeux ébahis, en jonglant adroitement avec un filament de pâte molle, s’en servant tour à tour de lasso ou de corde a sauter, quoique la plupart du temps la nouille lâche et vienne claquer, impertinente, dans l'oeil du client le plus proche.

En dehors de ces orgies, la bière continue d'agrémenter naturellement le moindre repas, à toute heure du jour et de la nuit, avec l'étrange particularité - chose qui provoquerait sans doute de l’urticaire à un brasseur de chez nous – de laisser au consommateur le choix entre bouteille fraîche et à température ambiante. Si l’on n’y prend pas garde, par ces soirs de chaleur retrouvée, on se fait parfois surprendre par un breuvage pisseux à quelques vingt degrés, quand pour une fois on aurait souhaité en avoir un peu moins, des degrés. Une absence totale de bon goût : le coeur de la Chine populaire... ?

Par Pablo Tullio

 

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Quartiers

Non, le coeur de Pékin se cache bien plus assurément dans ses quartiers.
Lorsque la pluie, la fatigue ou des envies soudaines de lecture m’empêchent de me rendre à la fac en vélo - une chouette ballade pourtant, de près de cinquante minutes au travers de nombreux lieux de vie -, le métro me dépose, pour une brève et peu intelligible correspondance, à la Porte du Chemin de l’Ouest : Xizhimen. Etrange correspondance en effet, qui porte mal son nom puisqu'il faut sortir totalement de sous terre, traverser une place coincée le long du second périphérique et qui prend des allures de cour des Miracles entre vendeurs de patates douces et conducteurs de tuk-tuks, puis se réengouffrer sous un bâtiment futuriste tenant du dromadaire tchernobylisé - trois bosses d’une centaine de mètres de hauteur – pour reprendre un train à l’aide d’un second ticket.
Au départ, je lui préférais son pendant oriental : Dong-Zhimen. Le quartier, tout de suite, m'avait séduit. Centre névralgique du transport en commun à destination du nord et de l'est de Pékin, les abords de la gare routière se sont peuplés logiquement de dizaines de petits restaurants populaires, de marchands de crêpes, de beignets verts et de brochettes, ou de chaussures à trois sous, dans le joyeux désordre des cris des rabatteurs, des klaxons tonitruants, des vendeurs de churros. Ca sent la terre, le mazout et la friture, ça sent surtout le départ, l’excitation des retrouvailles ou le plongeon dans l’inconnu. Les rues sont grouillantes en permanence, de managers en costume ou de vieilles paysannes, elles tournent en tout sens et serpentent de WC public en boulangerie, de réparateur de vélo en magasin de nouilles.
Xizhimen, tout à l'Ouest : c'est la modernité. Les avenues sont immenses, rutilantes, plus d'autocars mais des ponts de béton immenses surchargés de voitures. Les bâtiments y sont altiers, voire hautains : ils défient les nuages et même la verticalité. J’en avais peur et je savais que pour moi ce ne serait jamais qu’un lieu de passage, un noeud fonctionnel auquel on ne prête pas attention, comme la Porte de Vanves ou les abords de Clichy. Pourtant un soir, comme je rentrai en bus et pris le temps de m'aventurer un peu au-delà de la placette désertée a cette heure, je découvris une vie populaire que je ne soupçonnais pas : en ces jours encore frais de la mi-avril - il allait neiger une semaine plus tard - les habitants du quartier fêtaient la première nuit étoilée de l’année en musique et en jeux. Des cornes tibétaines, incongrues en ce lieu, marquaient le rythme sur lequel les adolescents allaient rafraîchir leur cerf-volant en forme d’aigle de papier, empoussiéré depuis six mois, tandis que les plus petits s'extasiaient sur cette troupe de kazakhs en manteau long et bonnet russe, parmi lesquels les hommes crachaient le feu et les femmes lançaient un immense tour de valse. Cette fête de quartier sur fond de marché aux puces, improvisée parce que ce soir il faisait bon, parce que les jambes démangeaient, parce qu'il fallait rentrer un peu d'argent, je la trouvai exceptionnelle : elle allait pourtant devenir quotidienne avec l'été, les sessions de danse en plein air se multipliant à tous les coins de rue sous le regard amusé des hommes qui, torse nu, achèvent une énième partie d'échecs. La vie est partout... partout je veux la vivre !

Par Pablo Tullio

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Les montagnes jaunes un samedi d'avril, ou les plaisirs du tourisme de masse

tchin-tchine on the road again...

Par Aurélie Croiziers

Je quitte Shanghai un vendredi soir en train de nuit pour gagner une de ces fameuses montagnes sacrées qu’est le Huang Shan (montagnes jaunes en chinois).
Je me rends compte sur le quai de la gare que je ne suis pas en couchette mais en assis dur (soit la 4ème et dernière classe des trains chinois), pas classe du tout!
Le jeudi précédent a eu lieu une sorte de Toussaint chinoise, le train est bondé et tout plein de gens voyagent sans place assise pour aller honorer leurs aieux dans leur village natal. Promiscuité, bavardages et rigolades m’empêchent de trouver le sommeil avant une heure très avancée dans la nuit.

montagne


Arrivée à Huangshan, une heure et demi de bus m’attendait pour arriver à la porte de la montagne.
Je pensais trouver enfin du calme, et me voici dans un réel parc touristique géant, dont les infrastructures ont tendance à dénaturer le site.
Un télépherique me mène au sommet : Je déteste monter des escaliers, je leur préfère de loin les bons vieux sentiers pyrénéens.
Enfin au sommet, quatre heures aprés mon arrivée à la gare, je dois m’arrêter dans trois hôtels pour trouver un lit dans un dortoir à 20 euros la nuit…
Je me dis que randonner un peu me changera les idées…
Que nenni! Deux heures de rando plus tard je reviens encore plus tendue: des "troupeaux" de touristes bouchent la vue pourtant très très belle, leur voix couvrant le calme et le chant des oiseaux.

Je réalise alors qu’aucune douche ne m’attend dans le dortoir précédemment réservé. Je réussis à négocier un remboursement et redescends la montagne à pied par les escaliers. Une descente tellement longue (plus de trois heures de descente abrupte) que j’en ai encore mal aux mollets deux jours plus tard.
Heureusement je rencontre deux Belges en route qui me soutiennent pour cette descente pentue. On trouve un hôtel bien moins cher et avec baignoire pour la nuit. J’arrive également à retrouver un ami français avec lequel j’avais un rendez-vous très improbable dans ce vaste complexe…

Le lendemain j’évite de remonter dans le parc touristique (le droit d’entrée est en plus de 20 euros) et arrive à trouver un chemin sans touriste… Ce chemin suit une rivière et me mène à des cueilleurs de thé. Première fois que je vois des arbres à thé: ils sont très bas, en forme de boule et d’un très beau vert vif.
Je repars le soir même pour une nuit de train en quittant mes compagnons de route. J’étais vraiment heureuse de ne pas être seule: dans de tels endroits s’arrête ma capacité d’adaptation et de tolérance face aux touristes chinois.
Je passe une bonne nuit en 1ère classe et rejoins Suzhou où je visite un superbe parc rempli de fleurs, de pierres, de cours d’eau… et de touristes, évidemment.

 

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ABCDaire de Chine : Kites (cerfs-volants)

Comment ai-je pu ne pas y penser ? Je ne savais qu’aborder avec la lettre K et levais pensivement le nez au ciel. De mon bureau j'aperçois une grosse masse d'arbres frais, quelques tuiles élégamment chinoises qui s’immiscent, timides, au-dessus des branchages, et surtout un grand morceau de ciel bleu. Puis ces traits de lumière sombre qui le zèbrent et flottent indistinctement là-haut, très très haut... Serait-ce une chimère due à l’abus d'ordinateur ? Que nenni : feng zheng, les cerfs-volants !

Ils sont présentement cinq au dessus des toits gris de Dongcheng, et claquent comme des étendards là où le vent est puissant, là où l’homme n’a pas prise. Ceux-là sont rectilignes, rouges et noirs, imposants. D’autres sont plus ludiques, en forme de papillon, de chauve-souris, de Pokémon - les Chinois ont pour la plupart perdu la luxueuse mais excitante habitude de fabriquer leur propre jouet, laissant le tout puissant outil publicitaire en prendre soin à leur place. Ca ne les empêche pas de s’amuser, dès qu’ils ont un instant de libre, à lancer le leur le plus haut possible dans les cieux, afin de terrasser les concurrents, afin de terrasser son propre ego, sa conscience de terrien. Ils sont des dizaines à Tian An Men ou sur les allées impériales qui longent le parc Tian Tan, le bien nommé Temple du Ciel. Les gamins sourient béatement, le nez en l’air, extasiés – un bon moyen de canaliser leur énergie ! Mais n'allez pas croire pour autant qu'il s'agit là d'un jeu d'enfant ; seuls les plus expérimentés, les plus adroits, les plus costauds aussi, sont capables de propulser leur toile au-delà des premières masses d'air, le plus souvent increvables. Art ancestral, de la confection au lancement, le cerf-volant plus que jamais reste le sport national d’une Chine pour le moins populaire. Et c'est une excellente nouvelle !

Par Pablo Tullio

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Lao Zi

Premier grand maître et initiateur dans la culture chinoise, Laotse était sans doute moins un penseur mystique qu’un vagabond confus qui cherchait à retrouver un peu d’harmonie avec la nature, avec ses ancêtres, avec lui-même. Sa sortie de la vie terrestre, en forme de pirouette – il grimpa sur un buffle d’eau et s’en alla vers l’ouest, chercher la solitude dans les montagnes du Tibet – laisse à penser que le bougre était doté d’un sens de l’humour que ses descendants n’ont pas su percevoir. Un gardien de gué, interpellant le vieil homme sur le départ, lui réclama un témoignage, une trace écrite de sa pensée. En guise de réponse, une simple tablette contenant tout juste 5 000 caractères : la Voie.
De transcription en réinterprétation, comme tout bon livre fondateur, le Dao De Jing – plus connu en France sous le nom de Yi Jing – allait devenir la nouvelle Bible de la métaphysique chinoise, l’objet fondateur de la « seule vraie religion nationale », avancent les déçus du confucianisme et d’un bouddhisme un peu trop indien a leur goût. A tel point que le pays, et plus généralement la région tout entière, de Taïwan à Séoul, sont désormais parsemés d’une foison de temples dits taoïstes, à l'allure plus ou moins imposante, sièges d’une foi plus ou moins avérée... le spirituel cédant souvent le pas à la superstition pure et dure. Ainsi ce charmant Temple du Nuage Blanc, que l’on peut visiter pour cinq yuans sans craindre de perturber la concentration des novices, moinillons à la chevresque barbe parfaitement pointue, cheveux attachés en chignon sur une chemise blanche qui sent bon la fraîcheur, les chevilles solidement ancrées dans de grossières mais plaisantes bottines grises. Les divinités ont fleuri dans des teintes bleues et rouges dignes des dragons et les bâtonnets d’encens brûlent le souvenir amer des péchés et d'une vie peu sérieuse, bien plus assurément que quelques heures de méditation quotidienne. Voila encore une parole qui n'aura pas été comprise...

Par Pablo Tullio

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Maoïsme

La vraie religion populaire néanmoins, n’en déplaise aux mystiques, est pour le moins matérialiste. Et Dieu dans l’imaginaire chinois a un visage bien familier, un peu rond et bedonnant, bienveillant quoique vérolé : Mao Zedong, le Timonier, le maître de la barque, le héros de tout un peuple, le Zizou des chinois, Mao de sa royale tête ne fait certes pas trembler les filets brésiliens mais bien les prolétaires de tout poil... et les touristes-pélerins en manque de sensations sacro-dépaysantes.

Il trône ainsi, sous la forme d’un portrait démesuré, sur la Porte de la Paix Céleste, s’offrant au regard de tous les badauds de Tian An Men, imperturbable, imperméable aux orages qui battent la plus grande place publique du monde, constamment restauré par les plus fins limiers de la peinture étatique, et arbore au grand jour une verrue monstrueuse qui donne au culte de la personnalité à la chinoise une touche d’humanité que certains moustachus d’outre-Sibérie n’auraient pas dû ignorer.

Aussi placide que la Joconde avec laquelle il doit partager le titre de personnage décédé ou fictif le plus photographié de la planète, Mao continue de veiller sur sa propre dépouille - elle aussi adroitement restaurée car cela fait quand même trente ans cette année qu’il est mort – gisant dans le grossier, le décadent, le superbement stalinien mausolée que ses émules lui ont dressé au beau milieu de la place et qui doit être bien plus confortable que la caverne du Hunan dans laquelle la légende veut qu'il ait fourbi ses premières armes. Je ne l’ai pas encore visité, mais je vois d'ici le tableau : le petit Mao se retournant dans son cercueil de verre aux cris des vendeurs informels qui assiègent le touriste d’effigies sur porte-clefs et de versions anglaises du Petit Livre Rouge. Les temps changent !

Par Pablo Tullio

 

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Nationalisme

Néanmoins, si la classe dirigeante commence à reconnaître certaines « erreurs » (oh, quand même, ils y vont fort) politiques ou sociales commises sous le règne de Mao, force est de constater qu’il reste dans les mémoires comme l’homme qui aura réunifié la Chine, trente-huit ans – un millénaire - après la chute du dernier Empereur et après avoir subi quatre guerres sur son propre territoire. Il restera en cela à jamais un héros, rejoignant dans l'histoire Qin Shi Huang Di et Kubilai Khan comme les grands fondateurs de l'unité nationale, priorité ultime dans la hiérarchie des valeurs chinoises. D'où la question à mille euros : que serait-il advenu de Chiang Kaishek, aujourd'hui honni comme le premier ennemi historique du Parti, si ses troupes nationalistes, en 1949, avaient remporté la guerre, évitant au Kuomintang de devoir se retirer penaudement à Taïwan... aujourd'hui officieusement indépendant ? Comme quoi, en matière d'unité nationale, les communistes peuvent repasser. Un stage au Xinjiang ou au Tibet leur ferait le plus grand bien.
Notons toutefois que le prétendu ultra-nationalisme chinois est avant tout un concept politique qui dépasse rarement le cadre des livres et des discours officiels. A ma grande surprise, il n’y a rien de moins patriote qu’un chinois - ils sont, à cet égard, à des années-lumière du Vietnamien moyen lequel décore son balcon, sa moto, son visage, d'un drapeau national pas si réglementaire qu'on veut bien le faire croire... Mais si l’histoire du petit voisin du Tonkin est jalonnée d'invasions repoussées et d'ennemis terrassés, qui par nécessité appellent la présence constante de troupes étrangères, celle du potent Empire du Milieu (Zhong Guo, la Chine, en langage local) s’est fondée au contraire sur un repli sur soi généralisé et la recherche de l’autonomie politique, alimentaire, culturelle, au sein de laquelle a pu se développer sans crainte une conscience très vive de la région d'origine, qui confine par moments au chauvinisme le plus touchant. A Pékin, deux chinois entre eux n’hésiteront pas à se demander quel est leur pays d’origine, à savoir leur province natale : Nord-Est, Shandong, Hunan, Ningxia... Il faut alors voir leur satisfaction, leur sourire, leur soulagement presque lorsque le hasard les a menés sur un compatriote ! Il parait d'ailleurs que jusque sur les trottoirs de Belleville, ce sentiment d'appartenance régionale reste vif.

Par Pablo Tullio

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Shanghai

tchin-tchine on the road again

Par Aurélie Croiziers

« Tu vas voir, Shanghai, c'est spécial » m'a-t'on dit avoir mon départ ! j'appréhendais un peu ce qui m'attendait, mais je me suis finalement décidée pour cette ville comme aéroport d'arrivée, voulant me faire ma propre idée. J'ai finalement bien fait !
Shanghai est multiple, c'est la meilleure définition que je puisse lui trouver !

shanghai_pudong
 

C'est avant tout une ville ultra moderne, avec des gratte-ciels qui concurrencent aisément ceux des Etats-Unis. Le quartier de Pudong, à l'ouest de la rivière Huangpu est le quartier des affaires de la ville, autrement dit un des principaux centres économiques de Chine et d'Asie. J'ai ici pris un train pointant à plus de 430 km/heure, de quoi faire pâlir notre TGV national... Certains des nombreux expatriés vivant ici l'ont bien compris : on peut totalement vivre à l'occidentale dans cette ville cosmopolite.

Shanghai tient peut être cet aspect cosmopolite de son passé colonial; sa situation portuaire  explique l'installation des Européens dans les années 1840. Ce passé relativement récent (la ville n'était avant qu'un petit village de pecheurs) a laissé de nombreuses traces. Une belle architecture coloniale, souvent massive et parfois décrépite rythme les rues. C'est un des charmes de la ville : de nombreux hauts immeubles majestueux font face à Pudong, sur l'autre rive de Huangpu. Dans les petites ruelles du vieux Shanghai on croise aussi des traces de ce passé : les petites ruelles enchevétrées donnent parfois sur une maison à porte de pierre.
Ces Shimenkou (littéralement, maison à porte de pierre) sont caractéristiques de la ville. Héritées des colons elles ont un étage et sont construites en brique rouge ou noire. Certaines sont laissées à l'abandon, d'autres sont restaurées, et exploitées pour les touristes.


Je préfère le côté un peu désuet et décalé de ces maisons que j'ai apercues dans le vieux Shanghai. Je suis sortie du parc aménagé pour les touristes autour de Yuyuan pour pouvoir l'apprécier. Je tombe alors sur des ruelles parfois larges de 2 mètres seulement. J'alterne entre l'animation de certaines rues ou de petits métiers subsistent à même le sol (couturiers, réparateur d'horloge, coiffeur, petits boui-boui...) avec le calme d'autres ruelles ou de vieux chinois juent au carte ou aux échecs. J'apprécie particulièrement le linge étendu d'une rue à l'autre qui donne un aspect très convivial à la promiscuité du quartier.

Pour apprécier Shanghai, j'ai accepté ses cotés parfois fatigants et usé beaucoup de semelle ! Ses charmes qui n'ont rien avoir avec le reste de la Chine m'ont finalement gagnée !

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ABCDaire de Chine : Gastronomie

Au départ, ça ressemble à de la pâte à crêpes. Il y en a de plusieurs couleurs, selon la variété de céréale ou l’arôme ; ça va parfois même jusqu’au mauve griotte. Mais à la différence des stands à churros de nos chères plages, de Hendaye à la Baule, où l’on vous sert une plaisanterie au nutella que les enfants terminent en deux bouchées en se noircissant le bout du nez, le crêpier ici, d’un geste adroit, vous étale sur l’ensemble d’une large poêle une de ces tartines grosses comme la lune et qui vous font saliver d’envie. Rapidement, il brise un oeuf, un second, ratisse le blanc jusqu’à lui donner la consistance d’un pain mou, saupoudre de poivre, de pâte de haricot traditionnellement fermentée un mois ainsi que de piment, et brise à l’intérieur une étrange gaufre salée qui va donner à la crêpe sa forme définitive. On l’emporte tout chaud dans un sac en plastique et on se remplit l’estomac en crachant ses gencives qui ont pris feu dans l’intervalle. Ca s’appelle jian bing guo zi, littéralement « crêpe ronde à la pâte de soja mauve », c’est cuit, selon la dextérité du maître, en trente à cinquante secondes, ça vous coûte exactement deux kuai – vingt centimes – et ça vous met plein de joie.
Et moi, j’avais oublié la réputation de la Chine... O le paradis des gourmets !
Petits beignets au chou, aux épinards ou au miel ; potée de légumes verts à la sauce au sésame ; soupes oeuf et tomate ; brochettes de pains au piment ; crêpes roulées au fenouil et à la carotte ; raviolis aux oeufs et à la viande de mouton ; fondues mongoles de champignons, dans leur grand court-bouillon ; spécialités ouïgoures d’Asie centrale, à base d’agneau et de nouilles carrées ; salade du Tigre – la bien nommée – concombres et piments verts ; pommes de terres, aubergines et poivrons en sauce ; potée noire et blanche, chou fleur et champignons chinois ; spécialités relevées du Hunan et du Sichuan – du piment bien rouge sur des viandes sèches ou des légumes sautés... Tout un monde dans nos assiettes, qui bout, qui brûle, qui gargouille pour satisfaire nos égocentriques palais, et il paraît que la cuisine de la côte Est – Shanghai, le Fujian, ses poissons – est encore plus subtile, légère, émoustillante. C’est un véritable régal et l’on a tôt fait de se perdre dans les innombrables restaurants qui battent ardemment le pavé de leurs incontournables lampions rouges, repérables de si loin dans le vent, sauf peut-être dans la rue des lanternes, interminable avenue où rivalisent vingt-quatre heures sur vingt-quatre les plus fins limiers de la gastronomie pékinoise, dans un désordre joyeux d’ampoules rouges et de fumées épicées. Voilà bien une raison de visiter la Chine.

Par Pablo Tullio

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Hutongs

Une autre de ces raisons, érigée aujourd’hui au rang d’attraction touristique majeure pour les occidentaux en quête d’une quelconque trace du passé, est cet ensemble de boyaux plus ou moins étroits qui courent entre les rues principales à l'intérieur du second périphérique et qui correspond peu ou prou à ce qui constituait autrefois la ville chinoise, aujourd'hui disparue. Historiquement d'ailleurs, ce sont plutôt les Mongols, après la chute de la dynastie Song et la prise de Pékin en 1205 par le grand Khan Genghis, qui rebâtiront la cité selon leurs propres standards et construiront ce système urbanistiquement commode quoique peu praticable à la circulation. On s'y déplaçait mal mais on y vivait bien. Séduits par l'organisation en groupes de familles ou en corporations artisanales permise par le développement de maisons communes autour de courettes – les fameuses siheyuan  traditionnelles – plantées d’arbres et de chats, les Qing, dernière dynastie étrangère, mandchoue, dernière dynastie tout court d’ailleurs, vont poursuivre la mise en chantier de ces ruelles mal coordonnées, mal entretenues, noires et campagnardes – la nuit en hiver on se croirait sincèrement dans un village de montagne – jusqu’a compter plus de 6000 de ces hutongs sur l’ensemble de la capitale à la chute de l’Empire en 1911.
Il en reste moins de 2000 aujourd’hui. Au charme éculé, repaire de vieux qui crachent leurs poumons en s’affrontant aux échecs chinois, de vendeurs ambulants et de boucheries à l’hygiène redoutable, ces hutongs ont été placés sur la liste noire du Parti et sont depuis quinze ans l'objet d'une destruction massive, dans toutes les villes du pays. Ils ne se répartissent plus qu’en quelques blocs, au fond du quartier musulman, derrière les murs Est de la Cité Interdite ou aux abords des Tours du Tambour et de la Cloche, anciennes horloges de la ville faisant par la même occasion office de vigie. C'est néanmoins toujours un plaisir que de s'y perdre, de retrouver un lac caché, un menu temple taoïste, ou simplement la porte monumentale d'une ancienne cour de nobles ou de riches négociants, toute de rouge peinte et fièrement gardée par un couple de lions ou de dragons. Si l'on s'aventure a pousser les battants, on découvre un arbre séculaire, un fatras d'échelles en bambou, une grand-mère qui balance un seau d'eau sur la poussière. La vie quitte peu à peu ces ruelles, et ceux qui restent là transpirent à la fois la pauvreté et la tristesse de voir partir en fumée – que dis-je, en HLM – ces quartiers qui ont fait leur enfance, leur histoire, leur mémoire.
Mais qui suis-je donc pour râler, pour réclamer un retour au passé, moi qui n’ai pas connu la glorieuse époque des marchés dans la rue, des rats et des WC publics – aujourd’hui encore une maison sur dix à peine est équipée ? Le progrès n’apporte-t-il pas avec lui l’hygiène, la commodité et la chaleur ? Certes, mais la rénovation est une alternative : j’en veux pour preuve que ma propre maison est située tout au fond d'une de ces cours, gardée non par un fauve mais par une grosse concierge chinoise a l'horrible patois Pékinois, cour qui n'a cependant d'authentique que la structure puisque près de la moitie de mes voisins, dans ce désormais surcoté Ju'Er Hu Tong, sont... européens. Le prix à payer, probablement.

Par Pablo Tullio

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Intemporalité – ou une Illusion du vieux Pékin

Croisé un jour, au cours d’une promenade en vélo dans les ruelles bordant le charmant lac Xi Hai – des hutongs, encore et toujours – un conducteur de pousse-pousse qui s’engueulait, hilare, avec un vieux ramasseur de bois. Ce dernier lui bloquait le passage de son vélo-charette à trois roues débordant de bûches mortes. Le passage était trop étroit, le pauvre hère ne parvenait pas à faire grimper son engin sur une stupide marche défoncée qui n’avait rien à faire là hormis prendre un malin plaisir à s’étaler au beau milieu de la ruelle ; le passager quant à lui, en l’occurrence une touriste chinoise d’âge incertain, s’impatientait dans son baldaquin rouge et jaune et envenimait le débat à coup d’interjections déplacées aux quelques riverains qui rentraient du marché, des poireaux plein le cabas. Le sol de terre battue, le grincement des véhicules ancestraux, les cris de la harpie qui paraissait vouloir invectiver tout le quartier – je me suis soudain cru propulsé cent cinquante en arrière, premier concessionnaire européen débarquant dans un Empire qui avait fermé ses portes aux étrangers près de trois siècles auparavant à l’avènement des Qing, et qui en tomberait des nues. Elles étaient donc là, les belles richesses contées du sieur Marco Polo ? Ca m’a bien fait marrer, j’ai pris mon mal en patience et mon vélo a fini par passer.
Quelques instants plus tôt, j’avais dépassé une barricade métallique derrière les cloisons de laquelle on apercevait un trou béant, prophète malgré lui d’une monstruosité prochaine, quelque nouveau supermarché d’un style brillamment stalinien, venant troubler deux fois la douce harmonie de la vieille ville. Sur la palissade, quelqu’un avait taggé deux personnages, d’un tracé fort simple mais imparable, dont on ne retenait qu’une chose : le désespoir, la tristesse, l’amertume. Une demi-lune orientée vers le bas en guise de bouche dans un rond qui marquait le visage; un dessin d’une simplicité d’enfant, explicite au possible. Les murs du futur bâtiment ne sont pas sortis de terre que déjà on regrette les précédents...

Par Pablo Tullio

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Jardins

Gong yuan – jardin public – ou Zhi wu yuan – jardin botanique ; en dépit ou plutôt par réaction à une pollution intenable, le Chinois, plus que jamais, s’éprend pour ce qui de tout temps fut sa passion : les jardins, les parcs, les coins d'herbe, les rochers dans un petit lac, la coupe des bonzaïs, le dressage des oiseaux siffleurs et des grillons. Toute la journée, c’est un défile de petits vieux qui s'en viennent effectuer quelques mouvements de tai ji quan ou de gymnastique brute, aérer un peu la fine cagette de bambou laqué où s’époumone un rossignol, échanger quelques notes de er hu, sorte de violon-crécelle à deux cordes, en chantant quelque air traditionnel de l’opéra de Pékin. Lieu hautement socialisateur, le jardin public permet aux familles de profiter d’un peu de verdure et de la fraîcheur de l’eau, aux jeunes amoureux de s’ouvrir à un romantisme candide que leurs parents n’ont pas su leur enseigner faute d'avoir pu le découvrir eux-mêmes, sous l'oeil bienveillant des plus anciens qui retrouvent pour quelques heures un camarade... au sens historique du terme ! Tous surtout, minots et grands-pères, adolescents principalement conscients des lacunes de leur hygiène de vie, tous viennent s’adonner au jian zi, sorte de badminton qui se pratique avec les pieds à la manière du foot-volley, à l’aide d’un gros volant multicolore dont les plumes s’arrachent au moindre impact.

Formidables lieux de vie, et formidables lieux tout courts, les parcs de Beijing sont innombrables et charmants, parfois majestueux comme ce lac Bei Hai et son immense pagode juchée sur un îlot, parfois d’une austérité et d’un abandon félins comme l’ancien campus du Collège Impérial où les oiseaux et les insectes jouissent d'une liberté totale entre ces stèles colossales et muettes gravées de haut en bas, en guise de bizutage, par les heureux candidats reçus au concours mandarinal.

Par Pablo Tullio

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ABCDaire de Pékin : Deux-roues


Pour la lettre D, j’ai hésité entre Démocratie et Dictature, puis, ne pouvant trancher, j’ai décidé de rendre hommage à celle qui seule possède le vrai pouvoir dans l'Empire du Milieu. Qui a dit un jour que la bicyclette était la petite reine de la Chine ? Que son nom mille fois soit sanctifié.

Celui qui ne sait pas pédaler n'a aucun avenir ici. Tout passe par le vélo et c'est bien amusant, même si au premier abord on pourrait croire le contraire tant l’automobile semble être en passe de s’imposer – notamment sur la route et par la force. En Chine comme ailleurs, elle constitue bien évidemment un produit d’appel majeur et un rêve pour toute la vaste mouvance de néo-consommateurs prétendant à une classe moyenne à laquelle ils n’ont pas encore accédé. Quoi de plus légitime que de revendiquer une voiture afin de bien se séparer de la masse des fauchés qui eux prennent le bus ? Certes, mais la totalité des voies sont déjà engorgées, la consommation de pétrole en Chine augmente dramatiquement (la dépendance aux exportations passe la barre des 60% cette année, un comble au pays de l’autarcie par excellence) et sept des dix villes les plus polluées du monde sont déjà chinoises ; Pékin la première qui, selon une étude à la fiabilité aussi exemplaire que la statistique de l'appareil gouvernemental chinois, présenterait un risque pour le quidam moyen équivalent à la consommation de 70 paquets de cigarettes quotidiens, loin devant Delhi et ses 35 paquets ou Milan et ses 17. Ca me parait légèrement démesuré comme analyse, mais à la vérité on s'époumone bien souvent lorsqu'on pédale sous la chaleur.

Heureusement, la pollution constitue quasiment le seul danger pour un cycliste ultra-protégé par le poids de l’histoire et les décisions municipales : voies praticables réservées aussi larges que la plus grande avenue de Pau, carrefours tenus de mains de maître par les coups de sifflets d'agents en casquette bleue et drapeau rouge, panneaux de signalisation et feux tricolores entièrement dédiés - le petit vélo clignote de l'orange vers le vert, c'est mignon tout plein.

Et puis surtout, le deux-roues est un outil de socialisation exemplaire. Fondu dans la masse des cyclistes qui progressent tous au même rythme, créant, comme le soulignait admirablement Guy Delisle dans son très drôle Shenzhen (éd. L’Association), un effet visuel saisissant, il n'est pas rare que l'occidental incongru soit abordé par son voisin le plus immédiat d'un retentissant Hello, qui ne laisse pas présager pour autant la moindre anglophonie de l'interlocuteur. Selon que l'étranger possède plus ou moins de bagage sinisant et en fonction des destinations de chacun, la discussion peut parfois se prolonger jusqu’au nombre d’enfants ou à la profession de l’indigène, rarement au-delà. Ce qui devient amusant, c’est de recroiser deux jours plus tard le même jeune papa, cette fois dans le bus, soudainement intimidé par des regards inconnus et qui s'en cantonne au Hello de rigueur précédemment évoqué.

 

Par Pablo Tullio

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Football


A Pékin comme ailleurs, la Coupe du Monde bat son plein, et la belle cosmopolite s'anime aux couleurs et aux musiques des participants. Les bars de Sanlitun vibrent des acclamations américaines, allemandes ou anglaises des quartiers diplomatiques et d'affaires. On notera dans les rangs français une étonnante adaptation non dénuée d'un certain sens de l'humour, un plus populaire "Fa Guo ! Fa Guo !" remplaçant le traditionnel "Allez les Bleus !". Mais c'est plutôt du côté des Asiatiques qu'il faut se tourner. L’incroyable remontée de la Corée du Sud face au Togo en première semaine, sur les terrasses écrangéantisées de Wudaokou, fief de la communauté coréenne, première minorité de la ville, était on ne peut plus enthousiasmante. La folie qui s'était emparée de Séoul en 2002 lorsque les Diables Rouges avaient atteint les demi-finales à domicile ne s'est pas estompée en quatre ans. Les étudiantes coréennes, déjà naturellement séduisantes, étaient on ne peut plus excitantes avec leurs petites cornes à lumière rouges ; leur répertoire de chants est sans fin et leur entrain est d'une candeur qui n'a d'égal que leur ignorance des choses du football. Ca faisait chaud au coeur !

Ce qui n’est en revanche pas du tout le cas du Japon, le voisin honni et vilipendé, le tortionnaire de petits enfants, l'infâme violeur et pilleur, celui qui n'a qu'à bien se tenir et qui est puni des crimes de son passé tourmenté en encaissant trois buts en cinq minutes contre la très modeste Australie. Le sentiment anti-nippon reste violemment exacerbé, chez les classes les plus populaires j'imagine, mais même et surtout chez mes propres amis chinois qui sont, par la force des choses, étudiants, anglophones, connectés à Internet et ouverts sur le monde... Quel traumatisme ! Ils en appellent invariablement à certaines traces de l'histoire que l'on n’arrive pas, malgré les efforts, à effacer des mémoires. J'ai beau leur rappeler que leur vision de l’histoire est plus déterministe que chronologique, que depuis que le Japon s'est retiré de Chine, ils ont quand même connu la guerre de Corée et l'invasion du Vietnam en 1986, et que, à la limite, les troupes allemandes étaient encore à Paris quand Pékin était déjà libérée par les Américains... rien n’y fait. Il ne fait toujours pas bon être japonais ici-bas, et pourtant les quelques-uns que j’y ai rencontrés étaient absolument charmants.

 

Par Pablo Tullio

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Un Portrait ABCDaire de Pékin

Pablo Tullio nous propose une série d'articles, impressions de voyageur installé à Pékin pour quelques mois. Hutongs, Jardins et Usines, Nationalisme et Maoïsme, Gastronomie et Football : quelques définitions personnelles tracent un portrait sensible de Pékin. 

Cet abédédaire a d’abord été adressé à ses proches et amis. Il n’était pas destiné à être publié. Certaines modifications ont été apportées, mais il s’agit dans l’ensemble du texte original.

Nous publierons chaque semaine deux ou trois lettres de cet ABCDaire de Pékin.
Bonne lecture!

 

Et pour commencer, le plus important ! A comme...

 

 

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