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ABCDaire de Pékin : Villes

... Que cette ville est grise, et que je l’ai aimée ! Ca n'aura pas tardé : après Paris, Toulouse, Londres ou Hanoi, la grouillante, la puante, l'attachante Pékin est désormais mienne. Comme l'a si bien dit Romain Duris, de son accent chantant la sortie tardive d'adolescence : « De cette ville, aujourd’hui, je ne sais rien – si ce n’est une chose : que dans six mois j’y saurai tout, que dans six mois elle sera mienne ».

L’attachement aux villes est une constante extraordinaire de la vie du voyageur, en tout cas de la mienne. Toutes se ressemblent tellement qu’on finit par les aimer pour leur diversité, leur caractère si délicieusement unique – ou peut-être le contraire, qui sait ? La sociologie du relativisme culturel nous enseigne ceci : il y a des universaux mais ils se disent et se vivent de manières différentes. Comment reconnaître le fond commun qui nous unit à travers la diversité qui nous sépare ? (E. Sizoo).

Le fond commun de tout milieu urbain, c’est ce qui fait sa raison d’être : un rassemblement difforme d’êtres humains, des hommes, des femmes, des gosses, et leur lot quotidien de cris, de joies, de doutes et de galères. Tout ce qui va avec : la nécessite de se déplacer tous en même temps, donc les réseaux de circulation saturés ; le besoin irrépressible de se vêtir, de se nourrir, donc la multiplication des marchés et restaurants, car il est toujours plus agréable de partager un repas avec un frère même ennemi qu’avec un téléviseur.

L’application dans toute sa diversité, c’est : des métros plutôt que des rickshaws, des taxis jaunes plutôt que des autobus défoncés cahotant sur des routes mal pavées aux sons d’une canto-pop éculée ; des grands-mères qui vendent des crapauds vivants dans des filets plutôt que des poireaux en bottes sous une halle, des oeufs de canne lorsqu'il n'y a pas de poule, des tortues auxquelles on arrache la carapace vivantes plutôt que des homards car la mer est trop loin ; des chats sur les toits, sur les trottoirs ou affalés dans un sofa ; des bouibouis enfumés aux vapeurs de vinaigre plutôt que des kebabs ou des croque-monsieur salade, mais gargotte chinoise et brasserie parisienne restent... « du coin » !

Des lors qu'on commence à prendre des repères, à reconnaître son chez-soi, à préférer un plat plutôt qu’un autre, à définir ses sorties shopping ou cinéma et ses séances d’observation dans les lieux de passage, quels qu’ils soient, alors on cesse d’être un touriste, un élément de passage, pour devenir un résident, on quitte la peau du spectateur pour se fondre dans celle, plus excitante, de l’acteur, à la simple échelle de son petit entourage mais qui vous donne un rôle. On redonne un sens à sa vie dans un contexte qui n’aurait a priori pas dû en proposer, et de s’en rendre compte un soir, en traversant la rue, vous arrache un sourire comme seules savent le faire des petites filles à couettes roses ou des grands-pères sans dents.

Je suis chez moi à Pékin et je sais que la quitter sera bien dur. Ou que j’atteigne cependant, au cours des six prochains mois, je sais d'ores et déjà que le bonheur au quotidien s'y trouvera, et ça me remplit d'un enthousiasme sans fin, pour la vie, pour le monde - un appétit gargantuesque.

Par Pablo Tullio

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