ABCDaire de Chine : Routes d'exil
Je tentai d'aller voir autre chose que Pékin, suivant l'adage selon lequel un pays ne se résume pas à sa capitale. Mais qu'il est difficile d'en sortir ! D'abord parce qu'on y vit en autosuffisance, sociale, culturelle, consommatrice, et que seules les envies de grand air vous poussent à la quitter. Ensuite parce que la ville est immense et uniformément colonisée, et que chercher un coin de nature à l'intérieur de la Municipalité Autonome à ce côté décourageant qui pousse inlassablement les citadins vers le parc public. Enfin parce que, lorsque comme moi bien naïf on décide de partir comme tous les autres durant la semaine nationale de congés, on fait face à une prodigieuse marée humaine que les imaginations européennes n'ont pas moyen de concevoir.
Le côté amusant - à condition de ne pas renouveler l'expérience - c'est de n'avoir d'autre choix que d'acheter un ticket debout pour un trajet de nuit, vous contraignant à négocier sur le quai un petit tabouret de fortune que l'on placera, à condition d'arriver le premier dans la voiture, entre les deux rangées de sièges durs, en priant pour trouver le sommeil le nez sur ses genoux. Ce qui relève de la gageure bien entendu, le quotidien du train étant rythmé de bagarres et d'éclats de voix entre deux passages du chariot qui vend, imperturbable, des saucisses chaudes dégoulinantes à deux heures du matin. Son chiffre d'affaires sera nul, évidemment - mais le système aura fourni un emploi.
Le côté moins enthousiasmant de cette vague de touristes nationaux, on le découvre tout en haut du mont Tai Shan, pèlerinage incontournable au sommet de l'une des montagnes les plus sacrées du taoïsme, enfer terrestre qui inspire la rédemption au moins croyant, à coups de milliers de marche taillées en vrac dans la roche. On y grimpe en permanence, de jour comme de nuit dans l'obscurité la plus complète, et il est bien illusoire de prétendre accéder à un quelconque isolement au sommet, même aux plus faibles heures du jour. Après avoir perdu mes poumons à grimper quatre à quatre, à cinq heures du matin, les derniers huit cent mètres de volées qui me séparaient des nuages, je tombe, hébété, sur un troupeau inimaginable de huit à neuf cents (peut-être plus ?) Chinois de tous âges, vieillards et mères de famille, tassés sur une crête à attendre un lever de soleil que le ciel leur cachera ce jour-là. Comment sont-ils tous montés là-haut avant moi ?
Dépité, je constate que lorsque les citadins voyagent, mieux vaut en fin de compte regagner les villes. Celles-ci semblent avoir bien recouvré, n'en déplaise aux historiens, des blessures du passé, Nankin du sac japonais, Tianjin de l'humiliation des flottes franco-anglaises, et si la vieille ville, systématiquement, opère en phase clinique, certains coins de ruelle n'en fleurent pas moins bon la chaleur et la paix. Les ouïgours sont les vrais gitans de l'Asie, guitare manouche, clope au bec, blouson de cuir et cicatrices à la gorge. Quant aux centristes du Jiangsu, entre Shanghai et Beijing, ils cultivent leur indépendance à coups de riz frits et de soupes au bulot, dans un jargon à base de [k] pour le moins surprenant.
Par tchin-tchine, Vendredi 27 Avr 2007 à 08:02 GMT+2 dans je voyage, il voyage, nous voyageons (article, RSS)



