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Quartiers

Non, le coeur de Pékin se cache bien plus assurément dans ses quartiers.
Lorsque la pluie, la fatigue ou des envies soudaines de lecture m’empêchent de me rendre à la fac en vélo - une chouette ballade pourtant, de près de cinquante minutes au travers de nombreux lieux de vie -, le métro me dépose, pour une brève et peu intelligible correspondance, à la Porte du Chemin de l’Ouest : Xizhimen. Etrange correspondance en effet, qui porte mal son nom puisqu'il faut sortir totalement de sous terre, traverser une place coincée le long du second périphérique et qui prend des allures de cour des Miracles entre vendeurs de patates douces et conducteurs de tuk-tuks, puis se réengouffrer sous un bâtiment futuriste tenant du dromadaire tchernobylisé - trois bosses d’une centaine de mètres de hauteur – pour reprendre un train à l’aide d’un second ticket.
Au départ, je lui préférais son pendant oriental : Dong-Zhimen. Le quartier, tout de suite, m'avait séduit. Centre névralgique du transport en commun à destination du nord et de l'est de Pékin, les abords de la gare routière se sont peuplés logiquement de dizaines de petits restaurants populaires, de marchands de crêpes, de beignets verts et de brochettes, ou de chaussures à trois sous, dans le joyeux désordre des cris des rabatteurs, des klaxons tonitruants, des vendeurs de churros. Ca sent la terre, le mazout et la friture, ça sent surtout le départ, l’excitation des retrouvailles ou le plongeon dans l’inconnu. Les rues sont grouillantes en permanence, de managers en costume ou de vieilles paysannes, elles tournent en tout sens et serpentent de WC public en boulangerie, de réparateur de vélo en magasin de nouilles.
Xizhimen, tout à l'Ouest : c'est la modernité. Les avenues sont immenses, rutilantes, plus d'autocars mais des ponts de béton immenses surchargés de voitures. Les bâtiments y sont altiers, voire hautains : ils défient les nuages et même la verticalité. J’en avais peur et je savais que pour moi ce ne serait jamais qu’un lieu de passage, un noeud fonctionnel auquel on ne prête pas attention, comme la Porte de Vanves ou les abords de Clichy. Pourtant un soir, comme je rentrai en bus et pris le temps de m'aventurer un peu au-delà de la placette désertée a cette heure, je découvris une vie populaire que je ne soupçonnais pas : en ces jours encore frais de la mi-avril - il allait neiger une semaine plus tard - les habitants du quartier fêtaient la première nuit étoilée de l’année en musique et en jeux. Des cornes tibétaines, incongrues en ce lieu, marquaient le rythme sur lequel les adolescents allaient rafraîchir leur cerf-volant en forme d’aigle de papier, empoussiéré depuis six mois, tandis que les plus petits s'extasiaient sur cette troupe de kazakhs en manteau long et bonnet russe, parmi lesquels les hommes crachaient le feu et les femmes lançaient un immense tour de valse. Cette fête de quartier sur fond de marché aux puces, improvisée parce que ce soir il faisait bon, parce que les jambes démangeaient, parce qu'il fallait rentrer un peu d'argent, je la trouvai exceptionnelle : elle allait pourtant devenir quotidienne avec l'été, les sessions de danse en plein air se multipliant à tous les coins de rue sous le regard amusé des hommes qui, torse nu, achèvent une énième partie d'échecs. La vie est partout... partout je veux la vivre !

Par Pablo Tullio

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