Intemporalité – ou une Illusion du vieux Pékin
Croisé un jour, au cours d’une promenade en vélo dans les ruelles bordant le charmant lac Xi Hai – des hutongs, encore et toujours – un conducteur de pousse-pousse qui s’engueulait, hilare, avec un vieux ramasseur de bois. Ce dernier lui bloquait le passage de son vélo-charette à trois roues débordant de bûches mortes. Le passage était trop étroit, le pauvre hère ne parvenait pas à faire grimper son engin sur une stupide marche défoncée qui n’avait rien à faire là hormis prendre un malin plaisir à s’étaler au beau milieu de la ruelle ; le passager quant à lui, en l’occurrence une touriste chinoise d’âge incertain, s’impatientait dans son baldaquin rouge et jaune et envenimait le débat à coup d’interjections déplacées aux quelques riverains qui rentraient du marché, des poireaux plein le cabas. Le sol de terre battue, le grincement des véhicules ancestraux, les cris de la harpie qui paraissait vouloir invectiver tout le quartier – je me suis soudain cru propulsé cent cinquante en arrière, premier concessionnaire européen débarquant dans un Empire qui avait fermé ses portes aux étrangers près de trois siècles auparavant à l’avènement des Qing, et qui en tomberait des nues. Elles étaient donc là, les belles richesses contées du sieur Marco Polo ? Ca m’a bien fait marrer, j’ai pris mon mal en patience et mon vélo a fini par passer.
Quelques instants plus tôt, j’avais dépassé une barricade métallique derrière les cloisons de laquelle on apercevait un trou béant, prophète malgré lui d’une monstruosité prochaine, quelque nouveau supermarché d’un style brillamment stalinien, venant troubler deux fois la douce harmonie de la vieille ville. Sur la palissade, quelqu’un avait taggé deux personnages, d’un tracé fort simple mais imparable, dont on ne retenait qu’une chose : le désespoir, la tristesse, l’amertume. Une demi-lune orientée vers le bas en guise de bouche dans un rond qui marquait le visage; un dessin d’une simplicité d’enfant, explicite au possible. Les murs du futur bâtiment ne sont pas sortis de terre que déjà on regrette les précédents...
Par Pablo Tullio
Par tchin-tchine, Vendredi 6 Avril 2007 à 09:27 GMT+2 dans je voyage, il voyage, nous voyageons (article, RSS)



