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ABCDaire de Pékin : Deux-roues


Pour la lettre D, j’ai hésité entre Démocratie et Dictature, puis, ne pouvant trancher, j’ai décidé de rendre hommage à celle qui seule possède le vrai pouvoir dans l'Empire du Milieu. Qui a dit un jour que la bicyclette était la petite reine de la Chine ? Que son nom mille fois soit sanctifié.

Celui qui ne sait pas pédaler n'a aucun avenir ici. Tout passe par le vélo et c'est bien amusant, même si au premier abord on pourrait croire le contraire tant l’automobile semble être en passe de s’imposer – notamment sur la route et par la force. En Chine comme ailleurs, elle constitue bien évidemment un produit d’appel majeur et un rêve pour toute la vaste mouvance de néo-consommateurs prétendant à une classe moyenne à laquelle ils n’ont pas encore accédé. Quoi de plus légitime que de revendiquer une voiture afin de bien se séparer de la masse des fauchés qui eux prennent le bus ? Certes, mais la totalité des voies sont déjà engorgées, la consommation de pétrole en Chine augmente dramatiquement (la dépendance aux exportations passe la barre des 60% cette année, un comble au pays de l’autarcie par excellence) et sept des dix villes les plus polluées du monde sont déjà chinoises ; Pékin la première qui, selon une étude à la fiabilité aussi exemplaire que la statistique de l'appareil gouvernemental chinois, présenterait un risque pour le quidam moyen équivalent à la consommation de 70 paquets de cigarettes quotidiens, loin devant Delhi et ses 35 paquets ou Milan et ses 17. Ca me parait légèrement démesuré comme analyse, mais à la vérité on s'époumone bien souvent lorsqu'on pédale sous la chaleur.

Heureusement, la pollution constitue quasiment le seul danger pour un cycliste ultra-protégé par le poids de l’histoire et les décisions municipales : voies praticables réservées aussi larges que la plus grande avenue de Pau, carrefours tenus de mains de maître par les coups de sifflets d'agents en casquette bleue et drapeau rouge, panneaux de signalisation et feux tricolores entièrement dédiés - le petit vélo clignote de l'orange vers le vert, c'est mignon tout plein.

Et puis surtout, le deux-roues est un outil de socialisation exemplaire. Fondu dans la masse des cyclistes qui progressent tous au même rythme, créant, comme le soulignait admirablement Guy Delisle dans son très drôle Shenzhen (éd. L’Association), un effet visuel saisissant, il n'est pas rare que l'occidental incongru soit abordé par son voisin le plus immédiat d'un retentissant Hello, qui ne laisse pas présager pour autant la moindre anglophonie de l'interlocuteur. Selon que l'étranger possède plus ou moins de bagage sinisant et en fonction des destinations de chacun, la discussion peut parfois se prolonger jusqu’au nombre d’enfants ou à la profession de l’indigène, rarement au-delà. Ce qui devient amusant, c’est de recroiser deux jours plus tard le même jeune papa, cette fois dans le bus, soudainement intimidé par des regards inconnus et qui s'en cantonne au Hello de rigueur précédemment évoqué.

 

Par Pablo Tullio

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