Campagne
Et pourtant Pékin est une plaine.
Pékin l'immense, la plus grande ville de Chine, d’Asie, du monde, Pékin et ses 15 millions d’habitants, sa division administrative couvrant une surface équivalente à celle de la Belgique, Pékin est une plaine. Bâtie dès le départ sur une structure topographique du même nom, la ville a profité des étendues sans fin qui s’offraient à son appétit pour se développer en exclusivité à l’horizontale, aucune construction humaine n’étant autorisée à compter plus d'étages qu'il n'en fallait pour protéger l'intimité de la cour - négociations ou amours secrètes - a l'abri des hauts murs rouges de la Cité Interdite. Les rues par conséquent sont longues et larges et les gratte-ciels qui désormais se multiplient – le Fils du Ciel à l’honneur bafoué se retournerait dans sa tombe – sont impuissants à arrêter les appels d’air massifs qui s'engouffrent, après avoir parcouru à bride abattue les centaines de kilomètres qui séparent la vaste et froide Sibérie de la Capitale du Nord (Bei Jing), pour plonger cette dernière dans un état venteux quasi permanent. L’air est donc glacial en hiver, empoussiéré au printemps – la variante saisonnière du sibérien étant le vent d’ouest qui apporte les sables rouges du Désert de Gobi. L’avenue qui longe la place Tian An Men, sous les yeux de l’immuable Timonier Mao, est une formidable douze voies que l’on se fait un devoir d'arpenter à vélo. Cet ode à l’espace, harmonieux et puissant, fait le bonheur des pies et des corneilles qui voltigent, à mesure que claquent les drapeaux rouges du Parti, dans un ciel souvent brumeux mais qui parfois laisse apparaître de sombres montagnes au loin ou qui transporte avec lui un léger parfum de plantes forestières, sucré et ombragé.
La campagne à Pékin, c’est aussi et surtout cet exode chaque jour plus visible de fermiers qui s'en viennent vendre leur maigre production à la ville - rappelons ici que l'une des premières réformes de Deng Xiaoping, dès les années 1970, consista à accorder un semblant de propriété du sol aux paysans jusqu'alors collectivisés de force, en leur autorisant à vendre sur un marché libre leur surplus agricole ; on notera pour l'anecdote que ça n’a pas l’air, trente ans plus tard, de les avoir rendus ni plus heureux ni plus dégourdis. Ils n'en viennent pas moins délivrer leurs cargaisons de da xi gua, sortes d'excroissances démesurées et d’autant plus rafraîchissantes de pastèques en provenance du Xinjiang, épousant la forme d’un ballon de basket et pesant chacune dans les quatre kilos. Un chargement entier de ces engins vaut son poids, et l'agriculteur aux mains calleuses, chaussé de son indétrônable petit soulier noir en toile - le plus grand monopole de l'histoire de l'industrie – et coiffé d’un béret bien rustique, n’a d’autre choix que de traverser tout Pékin dans une carriole vieillotte de bois grinçant, tiré par un de ces magnifiques petits chevaux d’Asie septentrionale, marron foncé virant au noir ; ou plutôt un mulet, à mi-chemin entre la placide fidélité et le regard compatissant de l'âne et la force tranquille, imperturbable, du gros cheval de trait berrichon. Parfois, lorsque la journée a été bonne ou que le paysan est pressé de rentrer au village, on les voit galoper, ces petits poneys, têtus, courageux, insouciants du vacarme des taxis et des bus qui les assaillent de toutes parts sur l'un des six périphériques (le dernier anneau a une portée totale de 120 kilomètres !) qui entourent la toile gigantesque de Pékin.
Par tchin-tchine, Vendredi 23 Mars 2007 à 09:27 GMT+2 dans je voyage, il voyage, nous voyageons (article, RSS)



