Dashanzi, l'art en mouvement
Par Pablo Tullio
Au commencement était l'usine. Aujourd'hui, de fait, il y a toujours l'usine, et c'est bien ça qui fait son charme.
Peu de temps après l'avènement de la République, les autorités chinoises, soucieuses de développer une industrie militaire de haute technologie, invitent une flopée de techniciens et architectes Est-Allemands réputés pour leur style concis, au service du fonctionnel, qui érigèrent en moins de trois ans, dans la banlieue nord-est de Pékin, un vaste complexe d'usines et de logements ouvriers répartis sur par moins de 640 000 mètres carrés.
La Joint Factory 718 de Dashanzi était née ; elle allait rendre de bons et loyaux services jusqu'à la crise du gouvernement et le début des désengagements de l'État dans les entreprises peu rentables. Sans ouvriers, sans repreneur surtout, le complexe industriel tombe en friche et les prix à la revente volent au ras des pâquerettes : on peut acquérir en 2001 du terrain pour 8 centimes d'euro par jour au m².
L'occasion est trop belle pour les artistes brimés et ostracisés du cœur de la capitale, qui en quelques années viennent tous s'installer dans cette réplique pékinoise d'un Greenwich Village... pas vraiment green !
Car aujourd'hui, à Dashanzi, on peut trouver pêle-mêle, dans un élan de déconstruction absurdement harmonieux : des pans de bâtiments d'usine encore en activité ; des galeries d'art contemporains, peinture abstraite et sculpture du grotesque ; des volutes de fumée âcre et inquiétante s'échappant des tuyaux en crachant toute leur rouille ; des cafés très branchouilles diffusant du Django et équipés de connexions Internet sans fil ; des ouvriers, manutentionnaires et balayeurs en tout genre qui continuent de fixer d'un oeil mort les passants sans bien comprendre ce qui les attire ici - l'Art ; des chats sauvages et des chiens haineux ; des décharges encombrées d'outillerie obsolète, de morceaux de ferraille rougie et de bouteilles de soda ; des murs de brique ocre, si chinoisement ouvrière, recouverts de tags anarchiques.
C'est ça qui est extraordinaire : la confusion qui y règne et la sensation frustrante de ne jamais vraiment savoir si ce que l'on y voit relève ou non de l'art. Qu'est-ce qui a délibérément été posé ou créé ici, et qu'est-ce qui n'est qu'un reliquat de l'âge d'or évanoui des hauts-fourneaux communistes ? Que faut-il prendre au premier degré ? Les artistes eux-mêmes dans les galeries ne jouent-ils pas d'une mise en valeur subtile de ces archaïsmes industriels au parfum si désuet ? Car après tout, prenez ma Renault 9 avec une pelloche en sépia, elle deviendra oeuvre d'art. Récupération et création s'entremêlent, parfois avec une facilite déplorable, parfois aussi avec un grand bonheur.
Parmi les principaux thèmes de prédilection des jeunes artistes de Dashanzi - ou vers où vogue l'art contemporain en Chine -, on va trouver, récurrents, jusqu'à l'abrutissement : la frénésie de construction qui s'est emparée du pays, avec ses deux avatars, la destruction sans scrupule de l'ancien et l’empilement anarchique du pseudo-neuf ; la mise en abyme du passé par le présent, sous forme de vaste introspection de la culture chinoise pénétrée d'occidentalité, jusqu'aux contrastes les plus extrêmes ; enfin et surtout, lancinante et pesante comme un gros sanglot coincé dans une gorge trop serrée, la Révolution Culturelle.
La « Rev’ Cul’ » : c'est comme un rite d'initiation. Tout artiste chinois, quel que soit son domaine, ressent comme l'impérieux besoin de lui aussi en parler, de soulager ses proches en même temps que son âme. Trente ans plus tard - à peine - c'est toute une génération qui cherche à réaliser sa catharsis par la gouache et l'objectif, sans qu'on ait jamais vraiment l'impression qu'ils parviennent à trouver les mots ou les images adéquats. La cicatrice est encore pleine de pus, elle mettra des années avant de se refermer.
Par tchin-tchine, Jeudi 22 Mars 2007 à 08:42 GMT+2 dans je voyage, il voyage, nous voyageons (article, RSS)



