Itinéraire en terres d'islam de Chine (6/6)
Episode 6 : Bonnets blancs contre bonnets jaunes
Par Philippe Rochot, reporter
A mesure que je descends vers le sud et que je me rapproche de la frontière du Qinghaï et du Sichuan, la présence de la minorité musulmane Hui se fait plus rare. On entre carrément en territoire tibétain. J'ai voulu revenir dans cette région de Xiahe, deuxième lieu de pèlerinage pour les Tibétains, car il s'y dégage une paix et une vie spirituelle qui font du bien au cœur. Je voulais aussi observer le comportement des musulmans dans ces lieux où ils sont minoritaires. Car ici ils ne représentent que 10% de la population. Ils sont aussi minoritaires que les Tibétains à Lingxia et cela se voit. Ils sont plutôt sur la défensive: c'est bonnets blancs contre bonnets jaunes... Ils ne s'intéressent pas au bouddhisme tibétain et vivent surtout entre eux.
Quand on parcourt la ville de Xiahe du nord au sud, on traverse d'abord le quartier Han, avec ses quelques hôtels et ses commerces, puis le quartier Hui avec ses restaurants et enfin, après le monastère de Labuleng qui fait la haute réputation de la cité, on pénètre dans le quartier tibétain, plus arriéré, moins développé. Les moines tibétains en robe pourpre, les nomades en costume de fourrure avec leurs longues manches pendantes et leurs motifs géométriques colorés, côtoient ainsi les musulmans Huis.
Bonnets blancs et bonnets jaunes se croisent sans se poser de questions.
Mais quand un pèlerin tibétain au bout d'un voyage de plusieurs mois au cours duquel il n'a progressé qu'en se prosternant, arrive à Xiahe, les comportements sont clairs. Les Tibétains s'arrêtent et donnent même quelque argent à l'homme couvert de poussière, portant cuissardes et gants de protection, afin de saluer la performance et l'acte de sacrifice. Les Huis regardent la scène avec de l'indifférence et souvent du mépris. Comment peut-on s'abaisser à se traîner par terre pour gagner un lieu saint ? Notre Prophète, disent-ils, n'aurait pas accepté.
On compte une seule mosquée à Xiahe mais les Huis en sont fiers. C'est le rendez-vous pour tous les bavardages et les musulmans ne s'en privent pas. Ils s'étonnent de voir les Tibétains acheter des poêles pour l'hiver et les transporter sur leurs dos. Ils les jugent arriérés. De toute façon, les Tibétains de passage ici sont souvent des nomades, de pauvres bougres qui parlent rarement le chinois, alors le dialogue est difficile. Seuls les habitants tibétains de Xiahe peuvent faire le trait d'union, mais les deux communautés n'ont pas une envie folle de communiquer.
Je souhaite voir où s'arrête la présence des musulmans Huis quand on monte vers les hautes-montagnes du nord du Sichuan. A 4 heures de bus se trouve le village de Langmusi, un microcosme puisque ce petit bourg perché à 3200 mètres d'altitude compte 2000 habitants, avec autant de Hans que de Huis et de Tibétains. Le bus serpente à travers les grasslands mais l'herbe n'est déjà plus verte; elle est devenue jaune. Les milliers de yacks dans ces étendues immenses semblent pourtant y trouver leur compte. Parfois un gardien de troupeaux avec son redoutable chien, le mastiff tibétain apparaît au bord de la route mais le bétail semble souvent livré à lui-même.
J'arrive juste à l'heure de la prière du vendredi. La mosquée a été récemment repeinte mais je ne crois guère à la parole des croyants sur place qui me disent qu'elle a cent ans. De toute façon elle a subi elle aussi les ravages de la révolution culturelle. Le minaret de tuiles vertes et rouges, finement ciselé, est élancé mais la mosquée ne parvient pas à dominer les temples bouddhistes qui l'entourent. Un chemin de pèlerinage pour les Tibétains passe juste derrière l'édifice; on peut aussi croiser des Huis coiffés de la calotte blanche et des Tibétains au visage creusé et buriné, sans que cela ne crée de tension entre les deux communautés.
Je suis reçu chez la famille Zheng dont les ancêtres sont venus s'installer là il y a plus d'une siècle. A 65 ans le chef de famille a épousé une femme Hui qui doit avoir 35 ans de moins mais lui a donné deux garçons de 7 et 5 ans. L'homme vit de quelques cultures et de l'élevage d'une vingtaine de moutons. Il ne se plaint pas des conditions d'existence. La télé est là, qui diffuse en permanence des shows et c'est le meuble principal de la maison.
Monsieur Zheng nous dit pourtant qu'il n'est pas à l'aise ici dans cet environnement et qu'il voudrait bien s'installer plus bas, dans une ville mais qu'il a trop d'attaches ici: son épouse surtout, dont le frère tient une boulangerie dans le centre du village. Je ne compte guère qu'une vingtaine de fidèles à la mosquée avec une moyenne d'âge de 50 ans. Ils m'affirment que le village compte un millier de Huis mais j'en doute. Je suis persuadé que les Tibétains sont majoritaires, surtout si l'on compte les 400 moines qui vivent alentour, dans ces temples aux couleurs clinquantes, repeints de noir, de jaune et de safran et dont les toitures en métal aveuglent le visiteur. Face aux Tibétains, les Huis dont les ancêtres s'étaient repliés là du temps des persécutions.
L'aîné des garçons Zheng fréquente l'école de Langmusi. Elle compte 450 élèves car les enfants viennent de toute la région alentour. L'entrée, repeinte de couleurs vives ressemble à un temple bouddhiste, mais à l'intérieur on rencontre aussi bien des Huis que des Hans ou des Tibétains. Les parents des enfants Huis estiment qu'ils représentent la communauté qui a la plus grande soif de savoir, mais le sacrifice imposé par l'éducation d'un petit Hui n'est sans doute pas le même que pour un fils de nomade tibétain, partagé entre la vie des troupeaux et le besoin d'apprendre à tout prix pour sortir de sa condition.
La maison de famille est bien tenue. Je retrouve chez les musulmans chinois ce souci d'hygiène, de propreté et d'ordre qui n'existe guère chez les Hans ou les Tibétains. On pourrait s'étonner de voir un énorme chien tibétain devant le portail d'entrée, puisque chez les musulmans, arabes ou chinois, cet animal est considéré comme impur. Mais il n'est là que pour la sécurité de la famille: une sécurité garantie puisque le chef de famille est obligé de me tenir par le bras quand on passe à côté du chien, afin de lui signifier que je fais partie des amis de la famille. La différence entre les Hans, les Huis et les Tibétains ne se manifeste pas au niveau du chien mais au niveau des porcs. On les voit, noirs et gras se promener en toute liberté dans le village de Langmusi. Et là les Huis musulmans sont intransigeants. Tout contact avec un porc est considéré comme impur. Or les patrons des restaurants Hans ne se privent pas de laisser leur bête manger les ordures autour des restaurants musulmans, où l'on ne sert que de la viande de boeuf ou de mouton.. Les rixes sont donc fréquentes et les provocations des deux côtés animent la vie du village. Un restaurant tenu par une famille Han a même jugé utile d'afficher en grand, sur un panneau coloré:"ici on mange du porc !" Une concurrence que les Huis jugent déloyale mais qui n'émeut pas le chef du village.
Il a neigé sur les sommets; on voit les oiseaux de proie tourner autour des rochers surplombant les gorges à l'entrée desquelles est bâti le village. La cohabitation dans la mort n'est pas la même chez les populations qui vivent ici. Les Tibétains dépècent les corps et les livrent aux vautours lors de macabres funérailles célestes. Les Hans et les Huis les enterrent et disposent quelques pierres sur le monticule formé par la tombe ; mais très peu de musulmans chinois réalisent le rêve de tout fidèle du Prophète: mourir à la Mecque en pèlerinage et pouvoir être enterré dans la ville sainte.
(c) Textes et photos : Philippe Rochot 2006.
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Par tchin-tchine, Mardi 12 Decembre 2006 à 15:06 GMT+2 dans je voyage, il voyage, nous voyageons (article, RSS)



