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Itinéraire en terres d'islam de Chine (5/6)

Episode 5: La Mecque de la Chine
Par Philippe Rochot, reporter

Je quitte le Ningxia avec le sentiment d'une population assez refermée sur elle-même. Je souhaite passer le dernier jour du jeûne du ramadan à Lingxia, au Gansu. Cette ville m'avait laissé un bon souvenir il y a quelques années.

C'est la limite entre populations musulmanes et populations tibétaines, avant d’aborder les hauts-plateaux du Qinghai et les contreforts du Sichuan. On croise d'ailleurs quelques tibétains dans les rues, et les lamas passent en toute simplicité devant les mosquées où l'on appelle à la prière. La tension entre les deux communautés n'est pas perceptible alors qu'au Tibet, on sent les populations hostiles à ces musulmans du Gansu qui viennent travailler à Lhassa et bâtissent des mosquées là où dominent les temples du bouddhisme tibétain.

Rien de cela à Lingxia, de toute façon les tibétains sont nettement minoritaires.

Les mosquées s'imposent; la ville à elle-seule est d'ailleurs classée "préfecture musulmane" et les Huis l'ont surnommée sans complexe "la Mecque de la Chine." La mosquée Wang, la plus ancienne, avec son minaret fin et léger, ses tuiles vertes et jaunes, est recommandée aux touristes mais n'accueille pas grand monde.

Une grande mosquée en carrelage blanc et vitres teintées, surmontée de deux coupoles vertes, vient juste d'être terminée. C'est un peu l'Institut musulman du coin. L'ahung m'affirme que le bâtiment a été entièrement payé par l'association islamique de Chine, le versant officiel de l'islam chinois, alors que des pays comme l'Arabie saoudite, ne se privent pas de financer des mosquées pour la communauté musulmane du monde entier, la "Oumma", qu'elle vive ou non sous un régime athée, afin de rassembler les brebis dans un seul troupeau.

Dans toute la ville on vend le traditionnel mouton; on les égorge même en pleine rue sans que cela ne surprenne quiconque en dehors de l'étranger de passage. Je guette la prière du ramadan de la mi-journée mais personne ne vient à cette nouvelle mosquée. Cent mètres plus loin, un autre édifice dresse vers le ciel ses deux minarets blancs et je vois des fidèles, jeunes et vieux, bien habillés, arriver pour la prière. C'est même la première fois que je vois autant de jeunes gens, vêtus de la tenue islamique: bonnet blanc ou turban immaculé tombant dans le dos, et manteau gris fraîchement repassé descendant jusqu'aux chevilles.

Je veux vérifier leur motivation et leur degré de croyance mais la plupart du temps, ils m'affirment qu'ils suivent la tradition familiale et la coutume locale. Je trouve quelques jeunes qui parlent l'arabe. Ils appartiennent à un groupe d'une vingtaine de fidèles, âgés d'une vingtaine d'années qui suivent les cours de l'école coranique. Ils respirent une certaine joie de vivre qui me rassure. Ils m'affirment qu'ils suivent l'enseignement du Coran simplement pour mieux connaître le monde musulman et apprendre l'arabe.

"L'Aïd el Fit'r", la fin du ramadan est une fête de famille. On s'habille proprement, on va rendre visite à ses proches, aux grands-parents surtout. En Chine on offre des fruits, des bonbons, mais aussi du miel et des fortifiants comme cadeaux. Un couple portant un bébé dans les bras m'invite à le suivre et me présente la grand-mère, portant le fichu noir en dentelle des femmes musulmanes du Gansu. L'homme me déclare qu'il travaille au bureau du gouvernement de la préfecture de Lingxia. Je ne reste pas trop longtemps avec eux, je ne souhaite pas qu'ils découvrent que je suis journaliste alors que je me présente comme un simple touriste, intéressé par l'islam de Chine. Je ne veux pas non plus perturber cette fête où les familles se retrouvent. Les Huis s'offrent ainsi trois jours de congés pour cette fin de ramadan. Seuls les Hans travaillent et regardent avec un certain mépris ces musulmans perdre leur temps en prières alors qu'il y a tant à faire pour le pays.

Au second jour de fête une agitation inhabituelle touche Lingxia : rues du centre fermées, trafic paralysé. La grande prière de fin de ramadan se prépare. Trois heures avant, les fidèles ont déjà étalé leurs tapis, leurs draps ou leurs bâches en plastique au milieu de la rue pour prier. Beaucoup de jeunes cette fois pour vivre cet événement, apparemment réservé aux hommes puisque les quelques femmes présentes se contentent de regarder sans participer. Un professeur m'affirme que ce sont des "fondamentalistes" qui ont organisé cette prière, mais j'aimerais bien connaître leur marge de manœuvre face au pouvoir communiste.

 Je suis bien le seul étranger au milieu de cette foule mais je ne suis pas inquiété. Je me fais plutôt discret. Ces grandes prières de rue me rappellent l'Egypte où les mosquées ne sont jamais assez grandes pour contenir tout le monde, mais voir ces centaines de fidèles, en Chine, transformer la chaussée en lieu de prière, me remplit d'étonnement.

Le prêche de l'ahung est interminable mais sans aucune connotation politique qui lui vaudrait sans doute la prison. L'homme se risque seulement à dire qu'il faut se méfier de l'influence de la culture étrangère sur l'islam. On imagine facilement que le texte a dû être approuvé par le représentant du Parti. Cette cérémonie est tout à fait officielle mais la police veille. Le déroulement de la prière est digne, un bel ensemble : centaines de mains se purifiant le visage, recueillement, prosternation. Quelques tibétains traversent la place à la hâte, des motos ou des camionnettes conduites par des Hans, klaxonnent sans respect et sans émotion aucune pour cet instant d'éternité.

 

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