tchin-tchine au fil des jours : jeux chinois, articles, conseils de lecture...

Itinéraire en terres d'islam de Chine (3/6)

Episode 3 :Jeunes imams et vieux croyants
Par Philippe Rochot, reporter

A mesure qu'on s'enfonce dans le sud du Ningxia, toute la gravité du problème de la sécheresse apparait au grand jour. L'autocar grimpe en lacets à travers un paysage de poussière, de vallons assèchés où remonte le sel. Les gens me disent qu'il ne pleuvra plus cette année. Seule la neige de décembre apportera un peu d'eau. Comme pour ajouter à leur épreuve la plupart des Huis du Ningxia ne boivent pas à cause du ramadan. Là aussi on me demande à quelle minorité j'appartiens.. Ils veulent surtout savoir si je suis musulman mais ils sont déçus par ma réponse.

A Yuwang, la mosquée n'a guère qu'une dizaine d'années et là aussi, seuls les anciens la fréquentent. La région paraît pourtant imprégnée de vie musulmane. A quelques km de là je rencontre un jeune imam (ahung), dans sa longue veste blanche et portant un turban fraîchement repassé. Il n'a que 26 ans et vient de prendre ses fonctions après deux années d'études coraniques. Il est heureux de ma visite et fier de montrer cette mosquée. Il ne sait ni lire ni parler l'arabe mais il est enthousiaste à l'idée de s'occuper des fidèles de la région. La petite mosquée aux carreaux blancs et aux tuiles vertes dont il aura la charge est juste terminée.Il devra veiller sur la vie spirituelle de quelque 200 fidèles, sous l'oeil critique d'un délégué du parti, présent d'ailleurs et qui me demande ce que je viens faire ici.

Le soleil éclaire encore les vallons de loess aux parois abruptes. Je reste à regarder ce jour déclinant. Les paysans ne comprennent pas comment je peux aimer ce genre de spectacle alors que cette terre est pour eux maudite à cause de la sécheresse. C'est d'ailleurs le principal sujet de conversation des villageois de la région de Tongxin. L'eau du thé qu'on vous offre est celle qui a été stockée pendant la fonte des neiges dans des citernes. Le travail de l'hiver consiste d'ailleurs en partie à rapporter sur son dos, dans des paniers d'osier, des pans de neige que l'on fera fondre et que l'on boira toute l'année.

Autrefois disent les anciens, il tombait beaucoup plus d'eau ici. C'est pour cette raison que les Huis sont venus s'installer sur cette terre hostile alors qu'ils fuyaient les persécutions religieuses des XVIIIème et XIXème siècles.

Les paysans vont chercher l'eau dans les citernes à l'aide de deux seaux accrochés à une palanche. Mais ils comptent les seaux qu'ils rapportent. Au Ningxia on ne gaspille pas. Les villages se dépeuplent de plus en plus. Les jeunes vont travailler à la ville la plus proche, ou même dans les grandes cités à plus de 1000km de là. Ils ne reviennent que pour assurer les labours au printemps. Ceux qui restent, des vieux pour la plupart, attendent que tombe la pluie et se préparent au rude hiver qui balaie les plateaux du Ningxia à près de 2000 mètres d'altitude. En attendant, ils remettent en état leurs outils et font sècher le millet.

Quelques ONG opèrent dans la région: des chinois, comme l'organisation baptisée "Espoir pour les pauvres et l'environnement". C'est nouveau. Des français aussi comme "Planète finance" qui participe à des micro-réalisations dans la région centrale de la province des Huis. Mais surtout l'association "Enfants du Ningxia", née de la rencontre entre mon collègue de "Libération" Pierre Haski et Ma Yan, collégienne de la petite ville de Yuwang, sur le point d'arrêter ses études faute d'argent. Sa mère a lancé son journal intime au journaliste de passage, comme une bouteille à la mer. Ce geste de désespoir a permis au monde entier de connaitre l'histoire de Ma Yan et celle de toutes les fillettes obligées d'arrêter l'école faute de moyens financiers. Ce fut le début d'une vaste prise de conscience.

J'étais venu 3 ans auparavant dans ce collège où l'on fait lever les enfants à 6 heures du matin par n'importe quel temps pour faire le tour du village en courant. Ma Yan était là, mais aujourd'hui elle est en terminale au lycée de Wuzhou, 200km plus au nord...

A peine pensable il y a quelques années. Baitu Hua, la mère de Ma Yan, travaille à présent pour l'association. C'est elle qui nous conduit avec Perrine Lhuillier, déléguée pour la Chine des "Enfants du Ningxia", dans les villages qui sont ceux de son enfance. En quelques mois la vie de Baitu Hua, comme celle de Ma Yan a été bouleversée. Cette paysanne du village perdu de Zhang Jia Zhu est élégante, droite, fière et sûre d'elle. Elle manie le téléphone portable comme une femme d'affaires, mais l'utilise aussi pour écouter ses musiques préférées..

La condition des écoliers de cette région du Ningxia s'est transformée. L'association a scolarisé plus d'un millier d'enfants, tout en fournissant du matériel informatique pour deux collèges où trônent à présent 130 ordinateurs. La vie des écoliers s'est aussi améliorée car le pouvoir central a décrété l'éducation gratuite et obligatoire pour tous pendant neuf ans. La Chine qui consacrait à l'éducation de ses enfants moins de 4% de son budget, prend enfin conscience des réalités des campagnes.

L'Association a mobilisé les femmes des villages pour broder des semelles et les vendre aux expatriés de Chine. Petite entreprise mais grande motivation pour les gens: le sentiment que leur travail est reconnu à l'extérieur. Les femmes s'orientent à présent vers la broderie d'étuis de téléphones portables et de chaussons d'enfants qui devraient connaître un certain succès en occident.

Dans cette région très reculée, l'influence de l'islam se fait sentir dans toutes les initiatives prises par les ONG. Souvent il faut avoir l'accord des hommes avant d'obtenir celui des femmes...

L'islam imprègne le style de vie des Huis du Ningxia. Par exemple, à la naissance d'un enfant, c'est l'ahung qui donne un prénom hui au nouveau né. Les ahungs doivent aussi être les témoins des cérémonies de mariage et présider les enterrements, veiller à ce que le corps soit lavé et enveloppé dans un linceul blanc. Les signes islamiques sont également bien présents dans la vie quotidienne. Les femmes portent le bonnet blanc qu'elles recouvrent souvent par souci d'élégance, d'une voilette de dentelle noire ou verte tandis que les hommes, jeunes ou vieux, portent tous la calotte blanche. A ma question: "finalement pourquoi cette coiffe ? " un quinquagénaire me donne une réponse qui me satisfait: "c'est pour faire comme les arabes !"

 

Vos commentaires

Aucun commentaire pour le moment.

Autres publications sur le sujet

Aucune référence pour le moment.

Cet article ne peut faire référence à d'autres publications.

Commenter cet article

*


Pour être sûr... combien font 4 + 5 ? *

Se souvenir de moi


Les champs marqués d'un * sont obligatoires
Votre commentaire sera affiché en texte brut à l'exception des liens