Itinéraire en terres d'islam de Chine (4/6)
Episode 4 : le détachement féminin vert
Par Philippe Rochot, reporter
Dans le bus qui me ramène à Tongxin, je rencontre Ping, étudiant en médecine de 22 ans. Il est Hui, même s'il n'en porte pas la coiffe. Il respecte les traditions de la minorité à laquelle il appartient mais veut s'en détacher, se marier à 25 ans et rester dans sa province du Ningxia pour soigner les gens. Je souhaite faire des photos de la prière du vendredi à la grande mosquée de Tongxin mais l'ambiance est désagréable: visiteurs chinois qui plaisantent lourdement sur la présence de l'étranger que je suis, gamins du quartier hyper-excités par mon seul passage, imam méfiant parce que c'est la seconde fois que je viens ici alors que les vieux croyants courbés sur leurs bancs de bois m'avaient invité à venir assister à la grande prière. De plus il souffle un vent de poussière difficilement respirable et la lumière très claquante en plein milieu de journée ne me promet pas de belles photos. Je décroche avant la fin de la prière et je me replie sur la ville.
Je découvre d'autres mosquées aux croissants d'or et coupoles vertes, à l'architecture naïve et fine comme la "Lauman Si". J'y trouve aussi une école coranique fréquentée par plus de 200 femmes où elles viennent apprendre, aux premières heures de la matinée, l'anglais, l'arabe, l'histoire et bien sûr... le Coran. Je les surnomme "le détachement féminin vert", l'avant-garde du renouveau islamique chinois... Elles portent de longues robes noires et des fichus blancs ; on se croirait plus en Indonésie ou en Malaisie que chez les Hui de Chine. Leur professeur d'arabe, portant calotte blanche, lunettes rondes et barbichette, m'affirme que cette tenue devient la tendance actuelle chez les femmes musulmanes de Chine.
Le soir c'est la fête de l'armée rouge, célébrée dans toute la Chine et aussi à Tongxin; événement difficile à manquer car depuis plusieurs jours la télévision passe en boucle l'épopée de la longue marche. Pour l'occasion, l'administration s'est arrêtée, les commerçants ont fermé boutique et les rues sont barrées pour le défilé. Les Hui se sont fait beaux pour la fête. Les femmes ont lavé leurs voiles ou leurs chapeaux blancs et mis les voilettes. Les hommes portent des bonnets de couleur avec des étoiles dorées qui scintillent au soleil couchant. Des militaires sont venus parader sur l'artère principale. Ils portent encore l'uniforme d'été alors que le froid commence d'arriver au Ningxia. La foule paraît indifférente mais tout le monde est là car il n'y a rien d'autre à faire. Sur la place principale on joue un ballet du style "détachement féminin rouge". On y voit des danseurs en chaussons à pointes et tenue militaire vaincre un ennemi invisible et hurler au final à la gloire de l'armée rouge. Peu de réactions de la foule, beaucoup plus intéressée par le comportement du spectateur étranger que je suis, que par l'évolution des danseurs.
Dans l'autobus qui me conduit à Guyuan, à l'extrême sud du Ningxia, je rencontre Mali Hua, écolière de seize ans, pensionnaire au collège de Tongxin. Elle rentre dans son village pour la période de trois jours de congés qui s'annonce à l'occasion de la fin du ramadan. Mali Hua a perdu récemment son père et ne sait pas si sa mère aura assez d'argent pour qu'elle continue ses études. Je lui donne un cahier d'écolier et à sa joie, j'imagine les difficultés qu'elle peut rencontrer pour continuer d'apprendre.. Encore une petite Ma Yan dont il faudra prendre soin. Je la vois descendre de l'autobus avec regret au bout de deux heures de trajet.
Plus loin, nous sommes arrêtés par un accident qui vient de se produire. Une voiture est retournée sur le côté en plein milieu de la route. Dans le fossé, gisent deux corps, comme des pantins désarticulés. On a recouvert leurs visages avec leurs vestes. Les passagers du bus sont très excités à la vue de ces victimes. Je ne saurai jamais s'il s'agit de paysans fauchés par la voiture ou des passagers de l'automobile éjectés du véhicule. Un chiffre me revient néanmoins en mémoire: 120 000 morts chaque année sur les routes de Chine, un bilan qui augmente régulièrement. Le bus se faufile entre les corps et la voiture renversée, chaque usager de la route essayant de forcer le passage, sans respect pour les victimes. Je suis content que Mali Hua soit descendue à l'arrêt précédent.
Le sud du Ningxia me parait plus favorisé que la région où vivent Ma Yan et sa famille, alors que le district de Guyuan est classé parmi les plus pauvres de la province. On voit un peu de verdure et les paysans labourent une terre qui n'est pas que de poussière. Je découvre même un barrage assez bien rempli, à 50km au nord de la ville. Guyan est une cité dominée par les Hans. Pour rencontrer les Hui, il faut aller à l'ouest de la ville. Un marché très vivant, quelques mosquées à l'architecture fine avec des panneaux lumineux représentant le pèlerinage à la Mecque et fabriqués... en Chine.
Pour moi le scénario commence à devenir toujours le même : Je pénètre dans une mosquée qui m'attire, je demande si quelqu'un parle l'arabe car cela fait toujours bonne impression de parler dans la langue du Prophète. Je ne cache pas que je ne suis pas musulman, par respect pour cette religion, mais aussi parce que je serais bien gêné si ces croyants me proposaient de faire la prière avec eux. En général, on me conduit vers l'ahung, l'imam. Après un échange de propos sur les bienfaits de l'islam, je suis autorisé ou non à photographier, mais la plupart du temps il n'y a qu'une poignée de vieux croyants qui prennent le soleil sur un banc et je repars déçu. Je guette avec impatience la fin du ramadan.
Par tchin-tchine, Jeudi 23 Novembre 2006 à 12:34 GMT+2 dans je voyage, il voyage, nous voyageons (article, RSS)



