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Itinéraire en terres d'islam de Chine (2/6)

Episode N°2 : Démons et déserts
Par Philippe Rochot, reporter

Je voulais voir jusqu'où l'islam s'était étendu en Chine et j'avais bien l'intention de longer le désert de Tengri. Je ne pensais pas trouver des musulmans à Zhongwei sur les bords du Fleuve Jaune, là où les cultures s'arrêtent et où commencent les dunes de sable.

Zhongwei ne compte qu'une seule mosquée, la Dongguan, coincée dans un enchevêtrement de ruelles et d'habitations poussiéreuses, mais les piliers et les poutres en bois la distinguent encore des bâtiments alentours. L'imam, cinquante ans, propre sur lui et ouvert, ne sait pas lire l'arabe et ne sait donc pas déchiffrer les sourates du Coran inscrites en lettres dorées à l'entrée de la salle des prières, alors que ses ancêtres qui se sont installés en Chine savaient parler l'arabe ou le persan. Mais l'homme est affable et digne. Il affirme que tout bon musulman doit connaître la langue du prophète et il s'est lancé dans son étude. Il estime à 150 le nombre des fidèles qui viennent à la grande prière du vendredi.

Je rencontre peu de Hui dans la rue; je les identifie bien sûr à leur bonnet blanc. C'est beaucoup plus l'activité autour du temple taoïste qui s'impose ici. Etonnante architecture, torturée et colorée que celle du Gaomiao de Zhongwei, bâti il y a 600 ans sous la dynastie des Ming qui ont été si ouverts à l'islam.. Les gardes rouges l'avaient transformé en abri anti-aérien pendant la révolution culturelle. En 2000 on lui a redonné un nouveau look. Il abrite encore quelques moines taoïstes crasseux et mal rasés, mais surtout accueille de plus en plus de visiteurs. Ses galeries souterraines, jalonnées de démons et de personnages fantastiques et terrifiants, éclairés de vert et de rouge, rappellent beaucoup plus la maison hantée d'un Disneyland quelconque, qu'un lieu de recueillement.



Je retiens surtout de Zhongwei la statue de Mao Zedong, qui dépasse la hauteur du minaret de la mosquée d'une bonne dizaine de mètres.

Les Hui lui sont souvent reconnaissants d'avoir amélioré leur statut de minorité ethnique et d'avoir créé les régions autonomes musulmanes, mais dans cette ville de l'ouest du Ningxia, le courant islamique n'est guère passé: trop près du désert.

La route de la soie passe plus bas. Ce que je crois être une mosquée au bord du fleuve jaune et au pied d'une vaste dune, n'est en fait qu'une copie du château de la Belle au bois dormant.

 


En fait les Chinois ont transformé cette porte du désert en un vaste parc d'attraction : luge des sables, traversée du Fleuve Jaune accroché à un câble, chameaux de Bactriane et chevaux mongols pour des excursions dans le désert. Il suffit pourtant de marcher quelques kilomètres dans les sables du Tengri, de louer un chameau ou un "Quad" pour se retrouver dans une belle solitude, avec comme seule ambiance le vent du désert qui ne s'apaise jamais. Shaputou marque la limite entre les terres cultivées, le Fleuve Jaune et le grand désert du nord. Le soleil du soir ou du matin y est toujours rouge, car les fines particules de sable ne se déposent jamais. Le fleuve fait ici une boucle de 5 km de long mais le génie chinois y trace une autoroute qui va défier les méandres du Huanghe, transformer la vie des habitants et faire la jonction avec les villages environnants.



En plein désert, je rencontre un groupe d'écoliers musulmans Hui. C'est dimanche soir. Ils prennent pourtant déjà le chemin de l'école. Avec ses douze ans d'âge et son crâne rasé, Liazhe me raconte qu'il fait ses 10km à pied en fin de semaine depuis son village de Chuwan, pour rejoindre la route, puis gagner en bus son école qui se trouve à Zhongwei. Comme ses camarades il emporte avec lui une semaine de consommation de riz. Dans un an, l'immense autoroute dont on voit déjà la forme sera terminée et le ramassage scolaire coupera en deux la grande boucle du fleuve jaune: le chemin de l'école sera moins long. Le fleuve est bas, dit-on, mais les eaux sont encore agitées. Les écoliers les traversent parfois avec un de ces radeaux en peau de mouton gonflés comme des outres et qui portent encore les hommes sur les flots boueux pour gagner l'autre rive.


C'est la douceur qui règne au Ningxia, pas encore les grands froids qui s'annoncent pourtant. Je décide de rejoindre la ville musulmane de Tongxin, à 300km au sud. Je sais que les Hui représentent la-bas une majorité écrasante face aux Hans. Mais aujourd'hui les deux communautés n'ont qu'un seul ennemi : la sécheresse. Elle est partout visible sur cette terre de lœss.

Le train longe des espaces sans eau que l'homme tente cependant d'irriguer. Une politique de grands travaux a été lancée. On voit souvent des dizaines de paysans et de paysannes portant foulard rouge ou vert ou voilette en dentelle, selon qu'elles appartiennent à la communauté Hui ou Han, creuser des canaux pour faire venir une eau encore invisible. Je me dis que le temps des communes populaires devait ressembler à ça. La volonté de faire échec à la sécheresse est bien là mais il est peut-être trop tard. Le maïs a souvent séché sur pied et les rivières sans eau laissent apparaître une fine nappe de sel remontant du sous-sol. Les travaux des champs ne soulèvent que de la poussière.


J'aime la mosquée de Tongxin car elle est franchement tournée vers le désert de lœss et regarde ces terres asséchées. Le bois des piliers ou du toit a résisté à ses 600 années d'existence, me racontent les anciens en barbiche et calotte blanche, qui attendent l'heure de la prière. Ils ne se souviennent pas de dégâts occasionnés par les gardes rouges pendant la révolution culturelle, mais se rappellent que l'armée rouge y a tenu un conseil de guerre en 1936 et ils en sont fiers. Tous ces croyants qui comparent leur âge me semblent sortis d'une autre époque. Seuls deux jeunes imams (ahungs) qui ont appris l'arabe classique redonnent un peu de vie à cette communauté musulmane de Tongxin.

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