Jeudi 30 Nov 2006
Itinéraire en terres d'islam de Chine (3/6)
Par tchin-tchine, Jeudi 30 Nov 2006 à 12:34 GMT+2 dans je voyage, il voyage, nous voyageons
Episode 3 :Jeunes imams et vieux croyants
Par Philippe Rochot, reporter
A mesure qu'on s'enfonce dans le sud du Ningxia, toute la gravité du problème de la sécheresse apparait au grand jour. L'autocar grimpe en lacets à travers un paysage de poussière, de vallons assèchés où remonte le sel. Les gens me disent qu'il ne pleuvra plus cette année. Seule la neige de décembre apportera un peu d'eau. Comme pour ajouter à leur épreuve la plupart des Huis du Ningxia ne boivent pas à cause du ramadan. Là aussi on me demande à quelle minorité j'appartiens.. Ils veulent surtout savoir si je suis musulman mais ils sont déçus par ma réponse.
A Yuwang, la mosquée n'a guère qu'une dizaine d'années et là aussi, seuls les anciens la fréquentent. La région paraît pourtant imprégnée de vie musulmane. A quelques km de là je rencontre un jeune imam (ahung), dans sa longue veste blanche et portant un turban fraîchement repassé. Il n'a que 26 ans et vient de prendre ses fonctions après deux années d'études coraniques. Il est heureux de ma visite et fier de montrer cette mosquée. Il ne sait ni lire ni parler l'arabe mais il est enthousiaste à l'idée de s'occuper des fidèles de la région. La petite mosquée aux carreaux blancs et aux tuiles vertes dont il aura la charge est juste terminée.Il devra veiller sur la vie spirituelle de quelque 200 fidèles, sous l'oeil critique d'un délégué du parti, présent d'ailleurs et qui me demande ce que je viens faire ici.
Le soleil éclaire encore les vallons de loess aux parois abruptes. Je reste à regarder ce jour déclinant. Les paysans ne comprennent pas comment je peux aimer ce genre de spectacle alors que cette terre est pour eux maudite à cause de la sécheresse. C'est d'ailleurs le principal sujet de conversation des villageois de la région de Tongxin. L'eau du thé qu'on vous offre est celle qui a été stockée pendant la fonte des neiges dans des citernes. Le travail de l'hiver consiste d'ailleurs en partie à rapporter sur son dos, dans des paniers d'osier, des pans de neige que l'on fera fondre et que l'on boira toute l'année.
Les paysans vont chercher l'eau dans les citernes à l'aide de deux seaux accrochés à une palanche. Mais ils comptent les seaux qu'ils rapportent. Au Ningxia on ne gaspille pas. Les villages se dépeuplent de plus en plus. Les jeunes vont travailler à la ville la plus proche, ou même dans les grandes cités à plus de 1000km de là. Ils ne reviennent que pour assurer les labours au printemps. Ceux qui restent, des vieux pour la plupart, attendent que tombe la pluie et se préparent au rude hiver qui balaie les plateaux du Ningxia à près de 2000 mètres d'altitude. En attendant, ils remettent en état leurs outils et font sècher le millet.
Quelques ONG opèrent dans la région: des chinois, comme l'organisation baptisée "Espoir pour les pauvres et l'environnement". C'est nouveau. Des français aussi comme "Planète finance" qui participe à des micro-réalisations dans la région centrale de la province des Huis. Mais surtout l'association "Enfants du Ningxia", née de la rencontre entre mon collègue de "Libération" Pierre Haski et Ma Yan, collégienne de la petite ville de Yuwang, sur le point d'arrêter ses études faute d'argent. Sa mère a lancé son journal intime au journaliste de passage, comme une bouteille à la mer. Ce geste de désespoir a permis au monde entier de connaitre l'histoire de Ma Yan et celle de toutes les fillettes obligées d'arrêter l'école faute de moyens financiers. Ce fut le début d'une vaste prise de conscience.
J'étais venu 3 ans auparavant dans ce collège où l'on fait lever les enfants à 6 heures du matin par n'importe quel temps pour faire le tour du village en courant. Ma Yan était là, mais aujourd'hui elle est en terminale au lycée de Wuzhou, 200km plus au nord...
A peine pensable il y a quelques années. Baitu Hua, la mère de Ma Yan, travaille à présent pour l'association. C'est elle qui nous conduit avec Perrine Lhuillier, déléguée pour la Chine des "Enfants du Ningxia", dans les villages qui sont ceux de son enfance. En quelques mois la vie de Baitu Hua, comme celle de Ma Yan a été bouleversée. Cette paysanne du village perdu de Zhang Jia Zhu est élégante, droite, fière et sûre d'elle. Elle manie le téléphone portable comme une femme d'affaires, mais l'utilise aussi pour écouter ses musiques préférées..
La condition des écoliers de cette région du Ningxia s'est transformée. L'association a scolarisé plus d'un millier d'enfants, tout en fournissant du matériel informatique pour deux collèges où trônent à présent 130 ordinateurs. La vie des écoliers s'est aussi améliorée car le pouvoir central a décrété l'éducation gratuite et obligatoire pour tous pendant neuf ans. La Chine qui consacrait à l'éducation de ses enfants moins de 4% de son budget, prend enfin conscience des réalités des campagnes.
L'Association a mobilisé les femmes des villages pour broder des semelles et les vendre aux expatriés de Chine. Petite entreprise mais grande motivation pour les gens: le sentiment que leur travail est reconnu à l'extérieur. Les femmes s'orientent à présent vers la broderie d'étuis de téléphones portables et de chaussons d'enfants qui devraient connaître un certain succès en occident.
Dans cette région très reculée, l'influence de l'islam se fait sentir dans toutes les initiatives prises par les ONG. Souvent il faut avoir l'accord des hommes avant d'obtenir celui des femmes...
L'islam imprègne le style de vie des Huis du Ningxia. Par exemple, à la naissance d'un enfant, c'est l'ahung qui donne un prénom hui au nouveau né. Les ahungs doivent aussi être les témoins des cérémonies de mariage et présider les enterrements, veiller à ce que le corps soit lavé et enveloppé dans un linceul blanc. Les signes islamiques sont également bien présents dans la vie quotidienne. Les femmes portent le bonnet blanc qu'elles recouvrent souvent par souci d'élégance, d'une voilette de dentelle noire ou verte tandis que les hommes, jeunes ou vieux, portent tous la calotte blanche. A ma question: "finalement pourquoi cette coiffe ? " un quinquagénaire me donne une réponse qui me satisfait: "c'est pour faire comme les arabes !"
Je découvre d'autres mosquées aux croissants d'or et coupoles vertes, à l'architecture naïve et fine comme la "Lauman Si". J'y trouve aussi une école coranique fréquentée par plus de 200 femmes où elles viennent apprendre, aux premières heures de la matinée, l'anglais, l'arabe, l'histoire et bien sûr... le Coran. Je les surnomme "le détachement féminin vert", l'avant-garde du renouveau islamique chinois... Elles portent de longues robes noires et des fichus blancs ; on se croirait plus en Indonésie ou en Malaisie que chez les Hui de Chine. Leur professeur d'arabe, portant calotte blanche, lunettes rondes et barbichette, m'affirme que cette tenue devient la tendance actuelle chez les femmes musulmanes de Chine.
Zhongwei ne compte qu'une seule mosquée, la Dongguan, coincée dans un enchevêtrement de ruelles et d'habitations poussiéreuses, mais les piliers et les poutres en bois la distinguent encore des bâtiments alentours. L'imam, cinquante ans, propre sur lui et ouvert, ne sait pas lire l'arabe et ne sait donc pas déchiffrer les sourates du Coran inscrites en lettres dorées à l'entrée de la salle des prières, alors que ses ancêtres qui se sont installés en Chine savaient parler l'arabe ou le persan. Mais l'homme est affable et digne. Il affirme que tout bon musulman doit connaître la langue du prophète et il s'est lancé dans son étude. Il estime à 150 le nombre des fidèles qui viennent à la grande prière du vendredi. 
En fait les Chinois ont transformé cette porte du désert en un vaste parc d'attraction : luge des sables, traversée du Fleuve Jaune accroché à un câble, chameaux de Bactriane et chevaux mongols pour des excursions dans le désert. Il suffit pourtant de marcher quelques kilomètres dans les sables du Tengri, de louer un chameau ou un "Quad" pour se retrouver dans une belle solitude, avec comme seule ambiance le vent du désert qui ne s'apaise jamais. Shaputou marque la limite entre les terres cultivées, le Fleuve Jaune et le grand désert du nord. Le soleil du soir ou du matin y est toujours rouge, car les fines particules de sable ne se déposent jamais. Le fleuve fait ici une boucle de 5 km de long mais le génie chinois y trace une autoroute qui va défier les méandres du Huanghe, transformer la vie des habitants et faire la jonction avec les villages environnants.
En plein désert, je rencontre un groupe d'écoliers musulmans Hui. C'est dimanche soir. Ils prennent pourtant déjà le chemin de l'école. Avec ses douze ans d'âge et son crâne rasé, Liazhe me raconte qu'il fait ses 10km à pied en fin de semaine depuis son village de Chuwan, pour rejoindre la route, puis gagner en bus son école qui se trouve à Zhongwei. Comme ses camarades il emporte avec lui une semaine de consommation de riz. Dans un an, l'immense autoroute dont on voit déjà la forme sera terminée et le ramassage scolaire coupera en deux la grande boucle du fleuve jaune: le chemin de l'école sera moins long. Le fleuve est bas, dit-on, mais les eaux sont encore agitées. Les écoliers les traversent parfois avec un de ces radeaux en peau de mouton gonflés comme des outres et qui portent encore les hommes sur les flots boueux pour gagner l'autre rive.
Le train longe des espaces sans eau que l'homme tente cependant d'irriguer. Une politique de grands travaux a été lancée. On voit souvent des dizaines de paysans et de paysannes portant foulard rouge ou vert ou voilette en dentelle, selon qu'elles appartiennent à la communauté Hui ou Han, creuser des canaux pour faire venir une eau encore invisible. Je me dis que le temps des communes populaires devait ressembler à ça. La volonté de faire échec à la sécheresse est bien là mais il est peut-être trop tard. Le maïs a souvent séché sur pied et les rivières sans eau laissent apparaître une fine nappe de sel remontant du sous-sol. Les travaux des champs ne soulèvent que de la poussière.
J'ai toujours trouvé que l'islam donnait aux Hui une certaine dignité par rapport aux Han, qu'ils étaient aussi plus propres et plus soigneux, plus polis, plus respectueux. L'attitude du musulman dans la société donne souplesse et grâce à ses gestes et les musulmans chinois n'échappent pas à ce comportement. J'ai donc voulu les rencontrer en partant tout simplement de la cité de Yinchuan, la "capitale de la région autonome des Hui", et suivre leur présence jusqu'au sud, vers le Gansu et le nord du Sichuan. Je ne traiterai pas cette fois-ci des Ouighours du Xinjiang qui représentent pour moi une autre catégorie sociale et même politique. Leur identité, leur forte personnalité, leur caractère, les écartent du monde chinois auquel ils refusent la plupart du temps de s'intégrer, ce qui n'est pas le cas des Hui.
Yinchuan ne ressemble pas à la capitale d'une province pauvre : larges avenues, immeubles de mauvais goût mais modernes, abondance au marché et dans les grands magasins, vélos à moteur, publicités géantes pour "China Mobile". Dans la grande rue piétonnière la jeunesse de Yinchuan se préoccupe de la mode qui s'expose grossièrement devant des boutiques bien fournies. On rénove aussi Nanmen Lou, la Tour de la porte sud, et la cité veut suivre le même rythme de développement que les autres villes chinoises.
La mosquée Nanguan me paraît la plus active. A côté de la salle des prières un petit musée rappelle au visiteur que l'Imam (ahung) a reçu des délégations d'Arabie, d'Egypte ou des Emirats et qu'il en est fier. Il a même pu faire le Hajj, le pèlerinage à la Mecque ce qui le rend ici intouchable aux yeux des croyants. On est en plein cœur du ramadan. J'ai donc choisi de venir une heure avant la rupture du jeûne. Je rencontre surtout des anciens au réfectoire, qui attendent avec impatience le signal pour pouvoir manger leur premier bol de nouilles de la journée. Pas trop méfiants, ils m'invitent à partager leur repas et à revenir le lendemain pour la prière du vendredi. Mosquée en chinois se dit "Qing Zheng Si", mot à mot, le temple du pur et du vrai : joli nom !
Le gardien du Temple commence à me poser des questions: pourquoi je suis revenu alors que j'ai déjà visité la mosquée la veille ? A quelle "ethnie" est-ce que j'appartiens ? - autrement dit, à quelle religion ? Pourquoi je fais des photos alors que je ne suis pas musulman ? Y a t-il des Huis dans mon pays au moins ? Avec son bonnet blanc et sa barbichette il me fait signe de m'en aller. Heureusement, un petit groupe de touristes chinois qui marchent sur les chaussures des croyants déposées à l'entrée de la salle de prière, pour photographier les fidèles dans leur recueillement, me sauve la mise. S'ils peuvent aussi grossièrement s'introduire ici pour faire des images, pourquoi n'aurais je pas le droit de photographier de façon discrète et respectueuse ? Le gardien s'incline mais je ne reviendrai pas à la mosquée Nanguan.


