tchin-tchine au fil des jours : jeux chinois, articles, conseils de lecture...

Itinéraire en terres d'islam de Chine (3/6)

Episode 3 :Jeunes imams et vieux croyants
Par Philippe Rochot, reporter

A mesure qu'on s'enfonce dans le sud du Ningxia, toute la gravité du problème de la sécheresse apparait au grand jour. L'autocar grimpe en lacets à travers un paysage de poussière, de vallons assèchés où remonte le sel. Les gens me disent qu'il ne pleuvra plus cette année. Seule la neige de décembre apportera un peu d'eau. Comme pour ajouter à leur épreuve la plupart des Huis du Ningxia ne boivent pas à cause du ramadan. Là aussi on me demande à quelle minorité j'appartiens.. Ils veulent surtout savoir si je suis musulman mais ils sont déçus par ma réponse.

A Yuwang, la mosquée n'a guère qu'une dizaine d'années et là aussi, seuls les anciens la fréquentent. La région paraît pourtant imprégnée de vie musulmane. A quelques km de là je rencontre un jeune imam (ahung), dans sa longue veste blanche et portant un turban fraîchement repassé. Il n'a que 26 ans et vient de prendre ses fonctions après deux années d'études coraniques. Il est heureux de ma visite et fier de montrer cette mosquée. Il ne sait ni lire ni parler l'arabe mais il est enthousiaste à l'idée de s'occuper des fidèles de la région. La petite mosquée aux carreaux blancs et aux tuiles vertes dont il aura la charge est juste terminée.Il devra veiller sur la vie spirituelle de quelque 200 fidèles, sous l'oeil critique d'un délégué du parti, présent d'ailleurs et qui me demande ce que je viens faire ici.

Le soleil éclaire encore les vallons de loess aux parois abruptes. Je reste à regarder ce jour déclinant. Les paysans ne comprennent pas comment je peux aimer ce genre de spectacle alors que cette terre est pour eux maudite à cause de la sécheresse. C'est d'ailleurs le principal sujet de conversation des villageois de la région de Tongxin. L'eau du thé qu'on vous offre est celle qui a été stockée pendant la fonte des neiges dans des citernes. Le travail de l'hiver consiste d'ailleurs en partie à rapporter sur son dos, dans des paniers d'osier, des pans de neige que l'on fera fondre et que l'on boira toute l'année.

Autrefois disent les anciens, il tombait beaucoup plus d'eau ici. C'est pour cette raison que les Huis sont venus s'installer sur cette terre hostile alors qu'ils fuyaient les persécutions religieuses des XVIIIème et XIXème siècles.

Les paysans vont chercher l'eau dans les citernes à l'aide de deux seaux accrochés à une palanche. Mais ils comptent les seaux qu'ils rapportent. Au Ningxia on ne gaspille pas. Les villages se dépeuplent de plus en plus. Les jeunes vont travailler à la ville la plus proche, ou même dans les grandes cités à plus de 1000km de là. Ils ne reviennent que pour assurer les labours au printemps. Ceux qui restent, des vieux pour la plupart, attendent que tombe la pluie et se préparent au rude hiver qui balaie les plateaux du Ningxia à près de 2000 mètres d'altitude. En attendant, ils remettent en état leurs outils et font sècher le millet.

Quelques ONG opèrent dans la région: des chinois, comme l'organisation baptisée "Espoir pour les pauvres et l'environnement". C'est nouveau. Des français aussi comme "Planète finance" qui participe à des micro-réalisations dans la région centrale de la province des Huis. Mais surtout l'association "Enfants du Ningxia", née de la rencontre entre mon collègue de "Libération" Pierre Haski et Ma Yan, collégienne de la petite ville de Yuwang, sur le point d'arrêter ses études faute d'argent. Sa mère a lancé son journal intime au journaliste de passage, comme une bouteille à la mer. Ce geste de désespoir a permis au monde entier de connaitre l'histoire de Ma Yan et celle de toutes les fillettes obligées d'arrêter l'école faute de moyens financiers. Ce fut le début d'une vaste prise de conscience.

J'étais venu 3 ans auparavant dans ce collège où l'on fait lever les enfants à 6 heures du matin par n'importe quel temps pour faire le tour du village en courant. Ma Yan était là, mais aujourd'hui elle est en terminale au lycée de Wuzhou, 200km plus au nord...

A peine pensable il y a quelques années. Baitu Hua, la mère de Ma Yan, travaille à présent pour l'association. C'est elle qui nous conduit avec Perrine Lhuillier, déléguée pour la Chine des "Enfants du Ningxia", dans les villages qui sont ceux de son enfance. En quelques mois la vie de Baitu Hua, comme celle de Ma Yan a été bouleversée. Cette paysanne du village perdu de Zhang Jia Zhu est élégante, droite, fière et sûre d'elle. Elle manie le téléphone portable comme une femme d'affaires, mais l'utilise aussi pour écouter ses musiques préférées..

La condition des écoliers de cette région du Ningxia s'est transformée. L'association a scolarisé plus d'un millier d'enfants, tout en fournissant du matériel informatique pour deux collèges où trônent à présent 130 ordinateurs. La vie des écoliers s'est aussi améliorée car le pouvoir central a décrété l'éducation gratuite et obligatoire pour tous pendant neuf ans. La Chine qui consacrait à l'éducation de ses enfants moins de 4% de son budget, prend enfin conscience des réalités des campagnes.

L'Association a mobilisé les femmes des villages pour broder des semelles et les vendre aux expatriés de Chine. Petite entreprise mais grande motivation pour les gens: le sentiment que leur travail est reconnu à l'extérieur. Les femmes s'orientent à présent vers la broderie d'étuis de téléphones portables et de chaussons d'enfants qui devraient connaître un certain succès en occident.

Dans cette région très reculée, l'influence de l'islam se fait sentir dans toutes les initiatives prises par les ONG. Souvent il faut avoir l'accord des hommes avant d'obtenir celui des femmes...

L'islam imprègne le style de vie des Huis du Ningxia. Par exemple, à la naissance d'un enfant, c'est l'ahung qui donne un prénom hui au nouveau né. Les ahungs doivent aussi être les témoins des cérémonies de mariage et présider les enterrements, veiller à ce que le corps soit lavé et enveloppé dans un linceul blanc. Les signes islamiques sont également bien présents dans la vie quotidienne. Les femmes portent le bonnet blanc qu'elles recouvrent souvent par souci d'élégance, d'une voilette de dentelle noire ou verte tandis que les hommes, jeunes ou vieux, portent tous la calotte blanche. A ma question: "finalement pourquoi cette coiffe ? " un quinquagénaire me donne une réponse qui me satisfait: "c'est pour faire comme les arabes !"

 

aucun commentaire - aucun rétrolien

Itinéraire en terres d'islam de Chine (4/6)

Episode 4 : le détachement féminin vert
Par Philippe Rochot, reporter

Dans le bus qui me ramène à Tongxin, je rencontre Ping, étudiant en médecine de 22 ans. Il est Hui, même s'il n'en porte pas la coiffe. Il respecte les traditions de la minorité à laquelle il appartient mais veut s'en détacher, se marier à 25 ans et rester dans sa province du Ningxia pour soigner les gens. Je souhaite faire des photos de la prière du vendredi à la grande mosquée de Tongxin mais l'ambiance est désagréable: visiteurs chinois qui plaisantent lourdement sur la présence de l'étranger que je suis, gamins du quartier hyper-excités par mon seul passage, imam méfiant parce que c'est la seconde fois que je viens ici alors que les vieux croyants courbés sur leurs bancs de bois m'avaient invité à venir assister à la grande prière. De plus il souffle un vent de poussière difficilement respirable et la lumière très claquante en plein milieu de journée ne me promet pas de belles photos. Je décroche avant la fin de la prière et je me replie sur la ville.

Je découvre d'autres mosquées aux croissants d'or et coupoles vertes, à l'architecture naïve et fine comme la "Lauman Si". J'y trouve aussi une école coranique fréquentée par plus de 200 femmes où elles viennent apprendre, aux premières heures de la matinée, l'anglais, l'arabe, l'histoire et bien sûr... le Coran. Je les surnomme "le détachement féminin vert", l'avant-garde du renouveau islamique chinois... Elles portent de longues robes noires et des fichus blancs ; on se croirait plus en Indonésie ou en Malaisie que chez les Hui de Chine. Leur professeur d'arabe, portant calotte blanche, lunettes rondes et barbichette, m'affirme que cette tenue devient la tendance actuelle chez les femmes musulmanes de Chine.

Faut-il s'en inquiéter ? L'homme affirme que non, mais malgré la censure qui sévit en Chine sur l'information, une solidarité naturelle se crée avec les musulmans des autres pays du monde et la jeunesse musulmane de Chine. Même la minorité Hui suit avec passion les combats du monde islamique. Elle devient par exemple de plus en plus sensible au problème de Jérusalem et des lieux saints de l'islam.

Le soir c'est la fête de l'armée rouge, célébrée dans toute la Chine et aussi à Tongxin; événement difficile à manquer car depuis plusieurs jours la télévision passe en boucle l'épopée de la longue marche. Pour l'occasion, l'administration s'est arrêtée, les commerçants ont fermé boutique et les rues sont barrées pour le défilé. Les Hui se sont fait beaux pour la fête. Les femmes ont lavé leurs voiles ou leurs chapeaux blancs et mis les voilettes. Les hommes portent des bonnets de couleur avec des étoiles dorées qui scintillent au soleil couchant. Des militaires sont venus parader sur l'artère principale. Ils portent encore l'uniforme d'été alors que le froid commence d'arriver au Ningxia. La foule paraît indifférente mais tout le monde est là car il n'y a rien d'autre à faire. Sur la place principale on joue un ballet du style

Le soir c'est la fête de l'armée rouge, célébrée dans toute la Chine et aussi à Tongxin; événement difficile à manquer car depuis plusieurs jours la télévision passe en boucle l'épopée de la longue marche. Pour l'occasion, l'administration s'est arrêtée, les commerçants ont fermé boutique et les rues sont barrées pour le défilé. Les Hui se sont fait beaux pour la fête. Les femmes ont lavé leurs voiles ou leurs chapeaux blancs et mis les voilettes. Les hommes portent des bonnets de couleur avec des étoiles dorées qui scintillent au soleil couchant. Des militaires sont venus parader sur l'artère principale. Ils portent encore l'uniforme d'été alors que le froid commence d'arriver au Ningxia. La foule paraît indifférente mais tout le monde est là car il n'y a rien d'autre à faire. Sur la place principale on joue un ballet du style "détachement féminin rouge". On y voit des danseurs en chaussons à pointes et tenue militaire vaincre un ennemi invisible et hurler au final à la gloire de l'armée rouge. Peu de réactions de la foule, beaucoup plus intéressée par le comportement du spectateur étranger que je suis, que par l'évolution des danseurs.

Dans l'autobus qui me conduit à Guyuan, à l'extrême sud du Ningxia, je rencontre Mali Hua, écolière de seize ans, pensionnaire au collège de Tongxin. Elle rentre dans son village pour la période de trois jours de congés qui s'annonce à l'occasion de la fin du ramadan. Mali Hua a perdu récemment son père et ne sait pas si sa mère aura assez d'argent pour qu'elle continue ses études. Je lui donne un cahier d'écolier et à sa joie, j'imagine les difficultés qu'elle peut rencontrer pour continuer d'apprendre.. Encore une petite Ma Yan dont il faudra prendre soin. Je la vois descendre de l'autobus avec regret au bout de deux heures de trajet.

Plus loin, nous sommes arrêtés par un accident qui vient de se produire. Une voiture est retournée sur le côté en plein milieu de la route. Dans le fossé, gisent deux corps, comme des pantins désarticulés. On a recouvert leurs visages avec leurs vestes. Les passagers du bus sont très excités à la vue de ces victimes. Je ne saurai jamais s'il s'agit de paysans fauchés par la voiture ou des passagers de l'automobile éjectés du véhicule. Un chiffre me revient néanmoins en mémoire: 120 000 morts chaque année sur les routes de Chine, un bilan qui augmente régulièrement. Le bus se faufile entre les corps et la voiture renversée, chaque usager de la route essayant de forcer le passage, sans respect pour les victimes. Je suis content que Mali Hua soit descendue à l'arrêt précédent.

Le sud du Ningxia me parait plus favorisé que la région où vivent Ma Yan et sa famille, alors que le district de Guyuan est classé parmi les plus pauvres de la province. On voit un peu de verdure et les paysans labourent une terre qui n'est pas que de poussière. Je découvre même un barrage assez bien rempli, à 50km au nord de la ville. Guyan est une cité dominée par les Hans. Pour rencontrer les Hui, il faut aller à l'ouest de la ville. Un marché très vivant, quelques mosquées à l'architecture fine avec des panneaux lumineux représentant le pèlerinage à la Mecque et fabriqués... en Chine.

Pour moi le scénario commence à devenir toujours le même : Je pénètre dans une mosquée qui m'attire, je demande si quelqu'un parle l'arabe car cela fait toujours bonne impression de parler dans la langue du Prophète. Je ne cache pas que je ne suis pas musulman, par respect pour cette religion, mais aussi parce que je serais bien gêné si ces croyants me proposaient de faire la prière avec eux. En général, on me conduit vers l'ahung, l'imam. Après un échange de propos sur les bienfaits de l'islam, je suis autorisé ou non à photographier, mais la plupart du temps il n'y a qu'une poignée de vieux croyants qui prennent le soleil sur un banc et je repars déçu. Je guette avec impatience la fin du ramadan.

2 commentaires - aucun rétrolien

Itinéraire en terres d'islam de Chine (2/6)

Episode N°2 : Démons et déserts
Par Philippe Rochot, reporter

Je voulais voir jusqu'où l'islam s'était étendu en Chine et j'avais bien l'intention de longer le désert de Tengri. Je ne pensais pas trouver des musulmans à Zhongwei sur les bords du Fleuve Jaune, là où les cultures s'arrêtent et où commencent les dunes de sable.

Zhongwei ne compte qu'une seule mosquée, la Dongguan, coincée dans un enchevêtrement de ruelles et d'habitations poussiéreuses, mais les piliers et les poutres en bois la distinguent encore des bâtiments alentours. L'imam, cinquante ans, propre sur lui et ouvert, ne sait pas lire l'arabe et ne sait donc pas déchiffrer les sourates du Coran inscrites en lettres dorées à l'entrée de la salle des prières, alors que ses ancêtres qui se sont installés en Chine savaient parler l'arabe ou le persan. Mais l'homme est affable et digne. Il affirme que tout bon musulman doit connaître la langue du prophète et il s'est lancé dans son étude. Il estime à 150 le nombre des fidèles qui viennent à la grande prière du vendredi.

Je rencontre peu de Hui dans la rue; je les identifie bien sûr à leur bonnet blanc. C'est beaucoup plus l'activité autour du temple taoïste qui s'impose ici. Etonnante architecture, torturée et colorée que celle du Gaomiao de Zhongwei, bâti il y a 600 ans sous la dynastie des Ming qui ont été si ouverts à l'islam.. Les gardes rouges l'avaient transformé en abri anti-aérien pendant la révolution culturelle. En 2000 on lui a redonné un nouveau look. Il abrite encore quelques moines taoïstes crasseux et mal rasés, mais surtout accueille de plus en plus de visiteurs. Ses galeries souterraines, jalonnées de démons et de personnages fantastiques et terrifiants, éclairés de vert et de rouge, rappellent beaucoup plus la maison hantée d'un Disneyland quelconque, qu'un lieu de recueillement.



Je retiens surtout de Zhongwei la statue de Mao Zedong, qui dépasse la hauteur du minaret de la mosquée d'une bonne dizaine de mètres.

Les Hui lui sont souvent reconnaissants d'avoir amélioré leur statut de minorité ethnique et d'avoir créé les régions autonomes musulmanes, mais dans cette ville de l'ouest du Ningxia, le courant islamique n'est guère passé: trop près du désert.

La route de la soie passe plus bas. Ce que je crois être une mosquée au bord du fleuve jaune et au pied d'une vaste dune, n'est en fait qu'une copie du château de la Belle au bois dormant.

 


En fait les Chinois ont transformé cette porte du désert en un vaste parc d'attraction : luge des sables, traversée du Fleuve Jaune accroché à un câble, chameaux de Bactriane et chevaux mongols pour des excursions dans le désert. Il suffit pourtant de marcher quelques kilomètres dans les sables du Tengri, de louer un chameau ou un "Quad" pour se retrouver dans une belle solitude, avec comme seule ambiance le vent du désert qui ne s'apaise jamais. Shaputou marque la limite entre les terres cultivées, le Fleuve Jaune et le grand désert du nord. Le soleil du soir ou du matin y est toujours rouge, car les fines particules de sable ne se déposent jamais. Le fleuve fait ici une boucle de 5 km de long mais le génie chinois y trace une autoroute qui va défier les méandres du Huanghe, transformer la vie des habitants et faire la jonction avec les villages environnants.



En plein désert, je rencontre un groupe d'écoliers musulmans Hui. C'est dimanche soir. Ils prennent pourtant déjà le chemin de l'école. Avec ses douze ans d'âge et son crâne rasé, Liazhe me raconte qu'il fait ses 10km à pied en fin de semaine depuis son village de Chuwan, pour rejoindre la route, puis gagner en bus son école qui se trouve à Zhongwei. Comme ses camarades il emporte avec lui une semaine de consommation de riz. Dans un an, l'immense autoroute dont on voit déjà la forme sera terminée et le ramassage scolaire coupera en deux la grande boucle du fleuve jaune: le chemin de l'école sera moins long. Le fleuve est bas, dit-on, mais les eaux sont encore agitées. Les écoliers les traversent parfois avec un de ces radeaux en peau de mouton gonflés comme des outres et qui portent encore les hommes sur les flots boueux pour gagner l'autre rive.


C'est la douceur qui règne au Ningxia, pas encore les grands froids qui s'annoncent pourtant. Je décide de rejoindre la ville musulmane de Tongxin, à 300km au sud. Je sais que les Hui représentent la-bas une majorité écrasante face aux Hans. Mais aujourd'hui les deux communautés n'ont qu'un seul ennemi : la sécheresse. Elle est partout visible sur cette terre de lœss.

Le train longe des espaces sans eau que l'homme tente cependant d'irriguer. Une politique de grands travaux a été lancée. On voit souvent des dizaines de paysans et de paysannes portant foulard rouge ou vert ou voilette en dentelle, selon qu'elles appartiennent à la communauté Hui ou Han, creuser des canaux pour faire venir une eau encore invisible. Je me dis que le temps des communes populaires devait ressembler à ça. La volonté de faire échec à la sécheresse est bien là mais il est peut-être trop tard. Le maïs a souvent séché sur pied et les rivières sans eau laissent apparaître une fine nappe de sel remontant du sous-sol. Les travaux des champs ne soulèvent que de la poussière.


J'aime la mosquée de Tongxin car elle est franchement tournée vers le désert de lœss et regarde ces terres asséchées. Le bois des piliers ou du toit a résisté à ses 600 années d'existence, me racontent les anciens en barbiche et calotte blanche, qui attendent l'heure de la prière. Ils ne se souviennent pas de dégâts occasionnés par les gardes rouges pendant la révolution culturelle, mais se rappellent que l'armée rouge y a tenu un conseil de guerre en 1936 et ils en sont fiers. Tous ces croyants qui comparent leur âge me semblent sortis d'une autre époque. Seuls deux jeunes imams (ahungs) qui ont appris l'arabe classique redonnent un peu de vie à cette communauté musulmane de Tongxin.

aucun commentaire - aucun rétrolien

Itinéraire en terres d'islam de Chine (1/6)

Reportage de Philippe Rochot.



Le Coran autorise le croyant à faire ses ablutions avec du sable avant la prière, si l'eau vient à lui manquer... Alors les musulmans du Ningxia ne s'en privent pas. Car ici c'est bien la sécheresse qui domine et les fidèles n'ont pas toujours la chance d'habiter sur les rives du Fleuve Jaune. Il y a bien longtemps, j'avais croisé des pèlerins chinois sur les routes de la Mecque en Arabie Saoudite et je m'étais promis de visiter un jour leur terre d'origine. L'ouverture de la Chine m'en donne enfin l'occasion. Un voyage au Ningxia déjà effectué en 2003 m'a poussé à revenir seul sur cette terre désolée où le premier combat est d'abord celui de l'eau. En six années de Chine, j'ai souvent croisé le chemin des Hui musulmans sur les routes du Gansu, du Henan ou du Ningxia, revenant de la Mecque avec l'eau sacrée du puits Zemzem. Je les ai vus aussi au Tibet, où ils représentent à présent une partie non négligeable de ces colons qui viennent travailler au pays des neiges et imposent la construction de nouvelles mosquées, au grand désespoir de la population bouddhiste.


J'ai toujours trouvé que l'islam donnait aux Hui une certaine dignité par rapport aux Han, qu'ils étaient aussi plus propres et plus soigneux, plus polis, plus respectueux. L'attitude du musulman dans la société donne souplesse et grâce à ses gestes et les musulmans chinois n'échappent pas à ce comportement. J'ai donc voulu les rencontrer en partant tout simplement de la cité de Yinchuan, la "capitale de la région autonome des Hui", et suivre leur présence jusqu'au sud, vers le Gansu et le nord du Sichuan. Je ne traiterai pas cette fois-ci des Ouighours du Xinjiang qui représentent pour moi une autre catégorie sociale et même politique. Leur identité, leur forte personnalité, leur caractère, les écartent du monde chinois auquel ils refusent la plupart du temps de s'intégrer, ce qui n'est pas le cas des Hui.

Nous garderons en tête que les premiers musulmans sont entrés en Chine sous la dynastie des Sui au VIIème siècle, par la route de la soie et surtout à l'époque, par le port très actif de Quanzhou et l'embouchure du fleuve Jing Jiang, face à l'île de Taiwan. L'élan sera surtout donné par la dynastie des Yuan au XIIIème siècle, les Mongols autrement dit, qui donnèrent son essor à l'islam. Les Ming ont ensuite laissé construire de nombreuses mosquées. Après la révolution culturelle et la destruction d'une bonne partie des édifices religieux, la politique de Deng Xiaoping a entraîné un renouveau de l'islam. Des chefs religieux ont pu par exemple devenir cadres du parti, un compromis avec le ciel qui a permis à la religion musulmane de vivre dans une harmonie avec le communisme indispensable pour assurer la paix sociale.


Les Huis représentent aujourd'hui une communauté de près de 10 millions d'habitants. Le terme de territoire autonome des Huis, attribué à la province du Ningxia, apparaît beaucoup plus comme un cadeau de prestige pour faire plaisir à cette communauté, que comme un système de gestion privilégié.

 

Episode 1 : Une capitale pour l'islam chinois


Yinchuan ne ressemble pas à la capitale d'une province pauvre : larges avenues, immeubles de mauvais goût mais modernes, abondance au marché et dans les grands magasins, vélos à moteur, publicités géantes pour "China Mobile". Dans la grande rue piétonnière la jeunesse de Yinchuan se préoccupe de la mode qui s'expose grossièrement devant des boutiques bien fournies. On rénove aussi Nanmen Lou, la Tour de la porte sud, et la cité veut suivre le même rythme de développement que les autres villes chinoises.


C'est bien le problème du déséquilibre entre la ville et la campagne qui se pose dans cette région comme partout en Chine. Etonnant de voir que les Huis musulmans ne sont guère présents dans cette capitale d'une région autonome qui porte leur nom : pas plus de 15%. Les Hans dominent aujourd'hui largement, et même dans toute la province où ils sont deux fois plus nombreux que les musulmans. Je ne compte guère que cinq ou six mosquées. Dans les rues qui longent les édifices religieux, on abat les bœufs et les moutons, ce qui rappelle que les musulmans en Chine ont en grande partie le contrôle de la viande. Les Hans aiment souvent les taquiner en vendant des porcs à côté, ce qui tourne souvent à des rixes violentes. Car si les Huis musulmans se laissent parfois aller à boire de l'alcool de riz ou un verre de bière, ils sont intransigeants sur le porc qui reste un animal impur. 

La mosquée Nanguan me paraît la plus active. A côté de la salle des prières un petit musée rappelle au visiteur que l'Imam (ahung) a reçu des délégations d'Arabie, d'Egypte ou des Emirats et qu'il en est fier. Il a même pu faire le Hajj, le pèlerinage à la Mecque ce qui le rend ici intouchable aux yeux des croyants. On est en plein cœur du ramadan. J'ai donc choisi de venir une heure avant la rupture du jeûne. Je rencontre surtout des anciens au réfectoire, qui attendent avec impatience le signal pour pouvoir manger leur premier bol de nouilles de la journée. Pas trop méfiants, ils m'invitent à partager leur repas et à revenir le lendemain pour la prière du vendredi. Mosquée en chinois se dit "Qing Zheng Si", mot à mot, le temple du pur et du vrai : joli nom !

L'architecture de la grande mosquée de Yinchuan me rappelle un peu trop les mosquées du Moyen-orient. Je suis donc plutôt déçu. Mais il est passionnant d'observer le comportement des fidèles à la grande prière du vendredi qui a lieu vers 13h 30. Je ne compte guère qu'une centaine de croyants. L'âge moyen doit être d'une cinquantaine d'années, très peu de jeunes, très peu de femmes aussi, à part une demi-douzaine de filles d'une vingtaine d'années, en tenue très islamique avec foulard et abaya noire, qui cherchent une place pour prier en dehors de celles attribuées aux hommes et qui refusent obstinément de me parler.
Le Muezzin ici n'a même pas de haut-parleur et appelle à la prière devant l'entrée de la salle. Les autorités ne veulent pas créer de problèmes avec les Hans et donner l'impression que les imams font du prosélytisme en pleine rue en rameutant les croyants avec une sono dernier cri "made in China". Mais l'homme invite en fait à la prière ceux qui sont déjà là et qui n'ont pas besoin d'être convaincus. Un geste symbolique bien sûr qu'on ne saurait retirer aux Huis, attachés aux méthodes traditionnelles pratiquées dans les autres pays musulmans.

Le gardien du Temple commence à me poser des questions: pourquoi je suis revenu alors que j'ai déjà visité la mosquée la veille ? A quelle "ethnie" est-ce que j'appartiens ? - autrement dit, à quelle religion ? Pourquoi je fais des photos alors que je ne suis pas musulman ? Y a t-il des Huis dans mon pays au moins ? Avec son bonnet blanc et sa barbichette il me fait signe de m'en aller. Heureusement, un petit groupe de touristes chinois qui marchent sur les chaussures des croyants déposées à l'entrée de la salle de prière, pour photographier les fidèles dans leur recueillement, me sauve la mise. S'ils peuvent aussi grossièrement s'introduire ici pour faire des images, pourquoi n'aurais je pas le droit de photographier de façon discrète et respectueuse ? Le gardien s'incline mais je ne reviendrai pas à la mosquée Nanguan.

 

1 commentaire - aucun rétrolien